‹ Œuvres de Malebranche (volume 2)Chapitre 110 sur 415 · LIVRE DEUXIÈME. fft · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME. fft

chaleur qui est dans leur cœur, quoiqu'elle donne la Tie et le mouvement à toutes les autres parties de leur corps ; ii faut qu'ils se touchent et qu'ils se manient pour s'en convaincre, parce que cette chaleur est naturelle. Il en est de même de la vanité, elle est si naturelle à l'homme qu'il ne la sent pas ; et quoique ce soit elle qui donne pour ainsi dire la vie et le mouvement à la plupart de ses pensées et de ses desseins, elle le fait souvent d'une manière qui lin est imperceptible. Il faut se tâter, se manier, se sonder, pour savoir qu'on est vain. On ne connaît point assez que c'est la vanité qui donne le branle à la plupart des actions ; et quoique l'amourpropre le sache, il ne le sait que pour le déguiser au reste de l'homme.

Un commentateur ayant donc quelque rapport et quelque liaison avec l'auteur qu'il commente, son amour-propre ne manque pas de lui découvrir de grands sujets de louange en cet auteur, afin d'en proûler lui-même. Et cela se fait d'une manière si adroite, si fine el si délicate qu'on ne s'en aperçoit point. Mais ce n'est pas ici le lieu de découvrir les souples.$es de l'amour-propre.

Les commentateurs ne louent pas seulement leurs auteurs^ parce qu'ils sont prévenus d'estime pour eux et qu'ils se font honneur à eux-mêmes en les louant; mais encore parce que c'est la coutume et qvi'il sem-

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i5 4 RECaERGHE DE LA VÉRITÉ.

môme ce seraient des auteurs impertinents et des sciences très-basses et très-inutiles.

En effet, il serait assez ridicule qu'un homme entreprit de commenter un auteur qu'il croirait être impertinent, et qu'il s'appliquât sérieusement à écrire d'une matière qu'il penserait être inutile. Il faut donc, pour conserver sa réputation, louer son auteur et le sujet de son livre, quand l'un et l'autre seraient méprisables, et que la faute qu'on a faite d'entreprendre un méchant ouvrage soit réparée par une autre faute. C'est ce qui fait que des personnes doctes, qui com; mentent difl'érenls auteurs, disent souvent des choses qui se contredisent.

C'est aussi pour cela que presque toutes les préfaces ne sont point conformes à la vérité ni au bon sens. Si l'on commente Aristote, c'est le génie de la nature. Si Ton écrit sur Platon, c'est le divin Platon. On ne commente guère les ouvrages des hommes tout court; ce sont toujours les ouvrages d'hommes tout divins, d'hommes qui ont été l'admiration de leur siècle, et qui ont reçu de Dieu des lumières toutes particulières. Il en est de même de la matière que l'on traite : c'est toujours la plus belle, la plus relevée, celle qu'il est le plus nécessaire de savoir.

Mais afln qu'on ne me croie pas sur ma parole, voici la manière dont un commentateur fameux entre les

neumexisiit ; et kœc dixpontio cum in vno homine reperitvr, dignus est esse divinus magis quam humanus. En d'autres endroits il lui donne des louanges bien plus pompeuses et bicQ plus magnifîques^ comme \ de generatione aniraalîum : Laudemus Deum qui separ*nvit hune virum au niis in perfectione, approfv invitque ei ultimnm dignitatem ftumanam, quam non omnis homo potest in quacumque œiate attingere. Le même dit aussi, /. 1, desirici, disp. 3 : Arisiotelis dnctrina est sfmma Veritas, quonicm f-jtts intellectus fuit finis humani intellectus ; quare benc dîcitur de illo, quod ipse fuit creatus, et datus nobis divina providentia, ut non ignoremus possibilia sciri.

En vérité, ne faut- il pas ôire fou pour parler ainsi ; et ne faut-il pas que l'entCtement de cet auteur soit dégénéré en extravagance et en folie ? La doctrine d'Aristote est la souveraine vérité. Personne ne peut avoir de science qui égaie, ni même qui approche de la sienne. C'est lui qui nous est donné de Dieu pour apprendre tout ce qui peut être connu. C'est lui qui rend tous les hommes sages ; et ils sont d'autant plus savants qu'ils en trent mieux dans sa pensée , comme il le dit en un autre endroit. Aristoteles fuit princeps , per quem perficiuntur ornnes sapientes qui fuerunt post eum : licet différant intcr se fnteliigendo verba ejus, et in eo quod sequitur ex eis. Cependant les ouvragesde.ee commentateur se sont répandus dans toute TEurope et môme en d'autres pays plus éloignés. Ils ont été traduits d'arabe en hébreu et d'hébreu en latin, et peut-être encore en biea d'autres langues, ce qui montre assez l'estime que les savants en ont faite ; de sorte qu'on n'a pu donner d'exemple plus sensible que celui de la préoccupation

monde; et qu'ainsi les fausses louanges que les conimenlateurs lui donnent sont souvent cause que des personnes peu éclairées, qui s'adonnent à la lecture, se préoccupent et tombent dans une infinité d'erreurs. Voici un autre exemple.

Un illustre entre les savants, qui a fondé des chaires de géométrie etd'astronomie dans l'université d'Oxford, commence un livre qu'il s'est avisé de faire sur les huit premières propositions d'Euclide par ces paroles : ConsiKum meum, auditores, si vires et vaktudo suffecevint, expUcare definitiones, petitiones, communes sententias et octo priores propositiones primi libri Ekmentorum, cœtera post me venientibus reUnquere; e\ il le finit par celles-ci : Exsolvi per Dei graiiam, domini auditores, promissum, Uberavi fidem meam, explicavi pro modulo meo definitiones, petitiones, communes sententias et octo priores propositiones Elementorum EucUdis, « Hic annis fessus cycbs artemque repono, » Succèdent in hoc munns alii fortasse magis vegeto corpore^ vivido ingenio, etc. Il ne faut pas une heure à un esprit médiocre, pour apprendre par lui-môme, ou par le secours du plus petit géomètre qu'il y ait, les définitions, les demandes, les axiomes et les huit premières propositions d'Euclide : à peine ont-elles besoin de quelque explication ; et cependant voici un auteur qui parle de cette entreprise, comme si elle était fort grande et fort difficile. Il a peur que les forces lui manquent, si vires et vaktudo suffecerint.,. Il laisse à ses successeurs à pousser ces choses, cœtera post me venientibus relmguère... Il remercie Dieu de ce que, par une grâce particulièie» il a exécuté ce qu'il avait promis : Exsolvi per Dei gratiam promissum, Uberavi fidem meam, expU-cavi pro modulo meo *, quoi ? la quadrature du cercle ?

1 Prclectionst 13, in principium Elementorum Euclidi:».

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