LIVRE DEUXIÈME. t
esprits mal faits ont pris sujet de ià de mépriser 1 religion, de sorte que^ par un renversement étrange, l'Écriture sainte a été cause de Terreur de quelquesuns, et la vérité a été le motif et l'origine de l'impiété de quelques autres. Il fat donc bien prendre garde, dit l'auteur que nous venons de citer, de ne pas chercher les choses mortes avec les vivantes, et de ne pas prétendre par son propre esprit découvrir dans la sainte Écriture ce que le Saint-Esprit n'y a pas voulu déclarer. Et divinorum, et humanorum malesana admixiione, continue-t-ii^ non solum educitur phUosophia fantastica, sed etiam reUgio hœretica. Itaque salutare admodum est si mente sobria fideitantum dentw\ quœ fidei 8unt. Toutes les personnes donc qui ont autorité sur les autres, ne doivent rien décider qu'après y avoir d'autant plus pensé que leurs décisions sont plus suivies ; et les théologiens principalement doivent bien prendre garde à ne point faire mépriser la religion par un faux zèle ou pour se faire estimer eux-mêmes et donner cours à leurs opinions. Mais parce que ce n'est pas à moi à leur dire ce qu'ils doivent faire» qu'ils écoutent saint Thomas, leur maître, qui, étant interrogé par son général pour savoir son sentiment sur quelques articles, lui répond, par saint Augustin, en ces termes ^ :
a II estbien dangereux de parler décisivement sur des matières qui ne sont point de la foi comme si elles en étaient. Saint Augustin nous l'apprend dans le cinquième livre de ses C*on/i?sMon5. Lorsque je vois, dit-il, un chrétien qui ne sait pas les sentiments des philosophes touchant les cieux, les étoiles et les mouvements du soleil et de la lune, et qui prend une chose pour une autre, je le laisse dans ses opinions et dans ses doutes ; car je ne
« Opusc, 9.
i7'. RECriERCHE DE LA VÉRITÉ.
vois pas que rijçnorance où il est de la siUialion dos corps et des différenls arrangemenis de la matière lui puisse nuire, pourvu qu'il n'ait pas des sentiments indignes de vous, ô Seigneur ! qui nous avez tous créés. Mais il se fait toil s'il se persuade que ces choses touchent la religion, et s'il est assez hardi pour assurer avec opiiiiâtreléce qu'il ne sait point. Le même saint explique encore plus clairement sa pensée sur ce sujet, dans le premier livre de l'explication litlérale de la Genèse, en ces termes : Un chrétien doit hien prendre garde à ne point parler de ces^ choses comme si elles étaient de la sainte Écriture ; car un infidèle qui lui entendrait dire des extravagances qui n'auraient aucune apparence de vérité, ne pourrait pas s'empêcher d'en rire. Ainsi le chrélien n'en recevrait que de la confusion, et l'infidèle en serait mal édifié. Toutefois, ce qu'il y a de plus fâcheux dans ces rencontres n'est pas que l'on voie qu'un homme s'est trompé, mais c'est que les infidèles que nous tâchons de convertir s'imaginent faussement, et pour leur perte inévitable, que nos auteurs ont des sentiments aussi extravagants ; de sorte qu'ils les condamnent et les méprisent comme des ignorants. Il est donc, ce me semble, bien plus à propos de ne point assurer comme des dogmes de la foi des opinions communément reçues des philosophes, lesquelles ne sont point contraires à notre foi, quoiqu'on puisse se servir quelquefois de l'autorité des philosophes pour les faire recevoir. Il ne faut point aussi rejeter ces opinions comme ^*~--» /contraires à
isont jointes ensemble ; de sorte qu'ils tombent dans Terreur en les approuvant toutes deux, ou dans l'impiété en les méprisant indifTéremment. Il est encore bien facile de voir la cause de ces dernières erreurs et qu'elles dépendent de la liaison des idées expliquées dans le chapitre V ; et il n'est pas nécessaire de s'arrôter à l'expliquer davantage.
IV, Il semble à propos de dire ici quelque chose des chimis.tes, et généralement de tous ceux qui emploient leur temps à faire des expériences. Ce sont des gens qui cherchent la vérité, on suit ordinairement leurs opinions sans les examiner. Ainsi leurs erreurs sont d'autant plus dangereuses qu'ils les communiquent aux autres avec plus de facilité.
Il vaut mieux sans doute étudier la nature que les livres ; les expériences visibles et sensibles prouvent certainement beaucoup plus que les raisonnements des hommes, et on ne peut trouver à redire que ceux qui sont engagés par leur condition à l'étude de la physique lâchent de s'y rendre habiles par des expériences continuelles, pourvu qu'ils s'appliquent encore davantage aux sciences qui leur sont encore plus nécessaires. On ne blâme donc point la philosophie expérin^entaie ni ceux qui la cultivent, mais seulement leurs défauts.
Le premier est que, pour l'ordinaire, ce n'est point la lumière de la raison qui les conduit dans Totdre de leurs expériences : ce n'est que le hasard ; ce cp^ ^^^ qu'ils n'en deviennent guère plus éclairés ni plus savants après y avoir employé beaucoup de tenaps ®* ^^ bien.
rêter d'abord avant que de s'appliquer à celles qui sont plus composées et qui dépendent d'un plus grand nombre de causes.
Le troisième est qu'ils cherchent avec ardeur et avee assez de soin les expériences qui apportent du profit et qui négligent celles qui ne servent qu'à éclairer l'esprit.
Le quatrièmeest qu'ils ne remarquent pas avec assez d'exactitude toqtes les circonstances particulières, comme du temps, du lieu, de la qualité des drogues dont ils se servent, quoique la moindre de ces circonstances soit quelquefois capable d'empêcher l'effet qu'on en espère. Car il faut observer que tous les termes dont les physiciens se servent sont équivoques, et que le mot de vin, par exemple, signifie autant de choses différentes qu'il y a de différents terroirs, de différentes saisons, de différentes manières de faire le vin et de le garder; de sorte qu^on peut même dire, en général,, qu'il n'y en a pas deux tonneaux tout à fait semblables ; et qu'ainsi, quand un physicien dit : Pour faire telle expérience, prenez du vin, on ne sait que très-confusément ce qu'il veut dire. C'est pourquoi il faut user d'une très- grande circonspection daqsles expériences, et ne descendre point aux composées que lorsqu'on a bien connu la raison des plus simples et des plus ordinaires.
Le cinquième est que d'une seule expérience ils en tirent trop de conséquences. Il faut, au contraire, presque toujours, plusieurs expériences pour bien conclure une seule chose, quoiqu'une seule expériencepuisse aider à tirer plusieurs conclusions.
Enfin la plupart des physiciens et des chimistes ne considèrent que les effets particuliers de la nature : ils ne remontent jamais aux premières notions des choses qui composent les corps. Cependant il est indubitable qu'on ne peut connaître clairement et distinctement