‹ Œuvres de Malebranche (volume 2)Chapitre 12 sur 415 · LIVRE PREMIER. S · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER. S

.pendant on a coutume de distinguer en lui deux faeullis y savoir : l'entendement et la volonté, lesquelles il est nécessaire d'expliquer d'abord, car il semble que les notions ou les idées qu'on a de ces deux facultés, ne sont pas assez nettes ni assez distinctes.

Mais parce que ces idées sont fort abstraites et qu'elles ne tombent point sous l'imagination, il semble à propos de les exprimer par rapport aux propriétés qui conviennent à la matière, lesquelles, se pouvant facilement imaginer, rendront les notions qu'il est bon d'attacher à ces deux mots entendement et volontéy plus distinctes et même plus familières. Il faudra seulement prendre garde que ces rapports de l'esprit et de la matière ne sont pas entièrement justes, et qu'on ne compare ensemble ces deux choses que pour rendre l'esprit plus attentif et faire comme sentir aux autres ce que l'on veut dire.

La matière ou l'étendue renferme en elle deux propriétés ou deux facultés. La première faculté est celle de recevoir différentes figures, et la seconde est la capacité d'ôtre mue. De môme l'esprit de l'homme renferme deux facultés : la première, qui est Ventendement^ est celle de recevoir plusieurs idées, c'est-à-dire d'apercevoir plusieurs choses; la seconde, qui est la volonté, est celle de recevoir plusieurs inclinations ou de vouloir différentes choses. Nous expliquerons d'abord les rapports qui se trouvent entre la première des deux facultés qui appartiennent à la matière, et la première de celles qui appartiennent à l'esprit.

L'étendue est capable de recevoir de deux sortes de figures. Les unes sont seulement extérieures, comme la rondeur à un morceau de cire ; les autres sont intérieures, et ce sont celles qui sont propres à toutes les petites parties dont la cire est composée; car il est indubitable que toutes les petites parties qui com-

4 RECHERCHE DE LA VEHin:.

posent un morceau de cire ont des figures fort différentes de celles qui composent un morceau de fer. J'appelle donc simplement figure celle qui est exlérieure, et j'appelle configuration la figure qui est intérieure et qui est nécessaire à toutes les parties dont la cire est composée, afin qu'elle soit ce qu'elle est.

On peut dire de même que les perceptions que Tâme a des idées sont de deux sortes. Les premières, que Ton appelle perceptions pures, sont pour ainsi dire superficielles à Tàme ; elles ne la pénètrent et ne la modifient pas sensiblement. Les secondes, qu'on appelle sensibles, la pénètrent plus ou moins vivement. Telles sont le plaisir et la douleur, la lumière et les couleurs, les saveurs, les odeurs, etc. Car on fera voir dans la suite que les sensations ne sont rien autre chose que des manières d'être de l'esprit; et c'est pour cela que je les appellerai des modifications de l'esprit.

On pourrait appeler aussi les inclinations de l'âme des modifications de la môme âme. Car, puisqu'il est constant que Tinclination de la volonté est une manière d'être de l'âme, on pourrait l'appeler modification de Tâme ; ainsi que le mouvement dans les corps étant une manière d'être de ces mômes corps, on pourrait dire que le mouvement est une modification de la matière. Cependant je n'appelle pas les inclinations de la volonté ni les mouvements de la matière des modifications, parce que ces inclinations et ces mouvements ont ordinairement rapport h. quelque chose d'extérieur^ car les inclinations ont rapport au bien, et les mouvements ont rapport à quelque corps étranger. Mais les figures et les configurations des corps et les sensations de l'âme n'ont aucun rapport nécessaire au dehors. Car de même qu'une figure est ronde lorsque toutes les parties extérieures d'un corps sont également éloignées d'une de ses par-

UYRE PREUIEB. .5

lies qu'on appelle le centre, sans aucun rapport à ceux de dehors» ainsi toutes les sensations dont nous sommes capables pourraient subsister sans qu'il y eût aucun objet hors de nous. Leur être n'enferme point de rapport nécessaire avec les corps qui semblent les causer, comme on le prouvera ailleurs ; et elles ne sont rien autre chose que Tâme modifiée d'une telle ou telle façon ; de sorte qu'elles sont proprement les modifications de l'âme. Qu'il n^e soit donc permis de les nommer ainsi pour m'expliquer.

La première et la principale des convenances qui se trouvent entre la faculté qu'a la matière de recevoir différentes figures et difiérenles configurations, et celle qu'a l'âme de recevoir difiérenles idées cl différentes rnodifications, c'est que de môme que la faculté de recevoir différentes figures et différentes configurations dans les corps, esl entièrement passive el ne renferme aucune action, ainsi la faculté de recevoir différentes idées et différentes modifications dans l'esprit, esl entièrement passive et ne renferme aucune action; et j'appelle celle facullé ou celle capacité qu'a l'âme dere-» cevoir toutes ces choses, entendement.

D'où il faut conclure que c est l'entendement qui aperçoit ou qui connaît, puisqu'il n'y a que lui qui reçoive les idées des objels ; car c'est une môme chose à l'âme d'apercevoir un objet que de recevoir l'idée qui le représente^ C'est aussi l'entendement qui aperçoit les modifications de l'âme ou qui les sent, puisque j'entends, par ce moi entendement, celte faculté passive de l'âme par laquelle elle reçoil loules les différentes modifications dont elle est capable. Car c'est la môme chose à l'âme de recevoir la manière d'ôlre qu'on appelle la douleur, que d'apercevoir ou de senlir la douleur ; puisqu'elle ne peut recevoir la douleur d'autre manière qu'en l'apercevant. D'où l'on peut conclure

6 RECHEnCHB DE LA VÉRITÉ.

que c'est Tentendement qui imagine les objets absents et qui sent ceux qui sont présents ; et que les sens et Vimagination ne sont que l'entendement apercevant les objets par les organes du corps^ ainsi que nous expliquerons dans la suite.

Or, parce que, quand on sent de la douleur ou autre chose, on l'aperçoit d'ordinaire parl'enlremise des organes des sens, les hommes disent ordinairement que ce sont les sens qui l'aperçoivent sans savoir distinctement ce qu'ils entendent par le terme de sens. Ils pensent qu'il y a quelque faculté distinguée de l'àmequi la rend, elle ou le corps, capable de sentir ; car ils croient que les organes des sens ont véritablement part h nos perceptions. Ils s'imaginent que le corps aide tellement l'esprit à sentir que si l'esprit était séparé du corps il ne pourrait jamais rien sentir. Mais ils ne pensent toutes ces choses que par préoccupation et parce que dans l'état où nous sommes nous ne sentons jamais rien sans l'usage des organes des sens, comme nous expliquerons ailleurs plus au long.

' C'est pour nous accommoder à la manière ordinaire de parler, que nous dirons dans la suite que les sens sentent ; mais par le mot de sens nous n'entendons rien autre chose que cette faculté passive de l'âme dont nous venons de parler, c'est-à-dire l'entendement apercevant quelque chose à l'occasion de ce qui se passe dans les organes de son corps^ selon l'institution de la nature, comme on expliquera ailleurs.

L'autre convenance entre la faculté passive de l'âme et celle de la matière, c'est que, comme la matière n'est point véritablement changée par le changement qui arrive à sa figure, je veux dire par exemple que, comme la cire ne reçoit point de changement considérable pour être ronde ou carrée, ainsi l'esprit ne reçoit point de changement considérable par la diversité des

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