LIVRE DEUXIÈME* t%l
vant, comme Ton a dît, des traces profondes des sujets qu'ils imaginent, ces traces sont naturellement suivies d'une grande émotion d'esprits, qui dispose d'une manière prompte et vive tout leur corps pour exprimer leurs pensées. Ainsi, Tair de leur visage, le ton de leur voix, et le tour de leurs paroles, animant leurs expressions, préparent ceux qui les écoutent et qui les regar^ dent à se rendre allenlifs, et à recevoir machinalement l'impression de Timage qui les agite. Car, enfin, un homme qui est pénétré de ce qu'il dit, en pénètre ordinairement les autres, un passionné ém«'ut toujours; et quoique sa rhétorique soit souvent irrégulière, elle ne laisse pas d'être très-persuasive, parce que l'air et la manière se font sentir, et agissent ainsi dans l'imagination des hommes plus vivement que les discours les plus forts qui sont prononcés de sang-froid : à cause que ces discours ne flattent point leurs sens, et ne frappent point leur imagination.
Les personnes d'imagination ont donc Favantage de plaire, de toucher et de persuader, à cause qu'ils forment des images très-vives et très-sensibles de leurs pensées. Mais il y a encore d'autres causes qui contribuent à cette facilité qu'ils ont de gagner l'esprit. Car ils ne parlent d'ordinaire que sur des sujets faciles^ et qui sont de la portée des esprits du commun. Ils ne se servent que d'expressions et de termes qui ne réveillent que les notions confuses des sens, lesquelles sont toujours très-fortes et très- touchantes. Ils ne traitent des matières grandes et difficiles que d'une manière vague et par lieux communs, sans se hasarder d'entrer dans le détail et sans s'attacher aux principes ; soit parce qu'ils n'entendent pas ces matières, soit parce qu'ils appréhendent de manquer de termes^ des'emharrasser, et de fatiguer l'esprit de ceux qui ne sont pas capables d'une forte attention.
il est maintenant laciie de juger que les cnoses qi>e nous venons de dire, que les dérèglements d'imagination sont extrêmement contagieux, et qu'ils se glissent et se répandent dans la plupart des esprits avec beaucoup de facilité. Mais ceux qui ont l'imag^ination forte, étant d'ordinaire ennemis de la raison et du bon sens à cause de la petitesse de leur esprit, et des visions auxquelles ils sont sujets ; on peut aussi reconnaître qu'il y a très-peu de causes plus générales de nos erreurs, que la communication contagieuse des dérèglements et des maladies de l'imagination. Mais il faut encore prouver ces vérités par des exemples et des expériences connues de tout le monde.