‹ Œuvres de Malebranche (volume 2)Chapitre 120 sur 415 · LIVRE DEUXIÉMB. SSt · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÉMB. SSt

III. J'entends par imagination forte et TÎgoureuse cette constitution du cerveau qui le rend capable de vestiges et de traces extrêmement profondes, et qui remplissent tellement la capacité de Tàme, qu'elles l'empêchent d'apporter quelque attention à d'autres choses qu'à celles que ces images représentent.

lY. Il y a deux sortes de personnes qui ont Timagînation forte dans ce sens. Les premières reçoivent ces profondes traces par l'impression involontaire et déréglée des esprits animaux^ et les autres, desquels on veut principalement parler, les reçoivent par la disposition qui se trouve dans la substance de leur cerveau.

li est visible que les premiers sont entièrement fous, puisqu'ils sont contraints par l'union naturelle qui est entrg leurs idées et ces traces^ de penser à des choses auxquelles les autres avec qui ils conversent ne pensent pas, ce qui les rend incapables de parler à propos et de répondre juste aux demandes qu'on leur fait.

11 y en a d'une infinité de sortes qui ne diffèrent que du plus et du moins, et l'on peut dire que tous ceux qui sont agités de quelque passion violente sont de leur nombre^ puisque dans le temps de leur émotion les esprits animaux impriment avec tant de force les traces et les images de leur passion, qu'ils ne sont pas capables de penser à autre chose.

Mais il faut remarquer que toutes ces sortes de personnes ne sont pas capables de corrompre l'imagination des esprits môme les plus faibles, et des cerveaux les plus mous et les plus délicats pour deux raisons principales. La première, parce que, ne pouvant répondre conformément aux idées des autres, ils ne peuvent leui rien persuader ; et la seconde, parce que, le dérèglement de leur esprit étant tout à fait sensible, on n'écoute qu'avec mépris tous leurs discours.

Il est vrai néanmoins que les personnes passionnées nous passionnent, et qu'elles font dans noire imagination des impressions qui ressemblent à celles dont elles sont touchées; mais comme leur emportement est tout à fait visible, on résiste à ces impressions et l'on s'en défait d'ordinaire quelque temps après. Elles s'eflacent d'elles-mêmes lorsqu'elles ne sont point entretenues par la cause qui les avait produites, c'est-à-dire lorsque ces emportés ne sont plus en notre présence, et que la vue sensible des traits que la passion formait sur leur visage, ne produit plus aucun changement dans les fibres de notre cerveau^ ni aucune agitation dans nos esprits animaux.

Je n'examine ici que cette sorte d'imagination forte et vigoureuse qui consiste dans une dispositioi^ du cerveau propre pour recevoir des traces fort profondes des objets les plus faibles et les moins agissants.

Gen'estpasun défaut que d'avoir le cerveau propre pour imaginer fortement les choses et recevoir des images très-distinctes et très-vives des objets les moins considérables; pourvu que l'âme demeure toujours la maltresse de l'imagination, que ces imagos s'impriment par ses ordres et qu'elles s'effacent quand il lui plaît, c'est au contraire l'origine de la finesse et de la force de l'esprit. Mais lorsque l'imagination domine sur l'âme, et que, sans attendre les ordres de la volonté, ces traces se forment par la disposition du cerveau et par Faction des objets et des esprits, il est visible que c'est une très-mauvaise qualité et une espèce de folie. Nous allons tâcher de faire connaître le caractère de ceux qui ont l'imagination de celle sorte.

Il faut pour cela se souvenir que la capacité de l'esprit est très-bornée; qu'il n'y a rien qui remplisse si fort sa capacité que les sensations de l'âme, et généralement toutes les perceptions des objets qui nous tou-

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chent beaucoup, et que les traces profondes du ceneau sont toujours accompagnées de sensations ou de ces autres perceptions qui nous appliquent forlement. Car par là il est facile de reconnaître les véritables caractères de l'esprit de ceux qui ont Timagination forte.

V. Le premier, c'est que ces personnes ne sont pas^ capables de juger sainement des choses qui sont un peu difficiles et embarrassées. Parce que la capacité de leur esprit étant remplie des idées qui sont li^es par la nature à ces traces trop profondes, ils n'ont pas la liberté de peaser à plusieurs choses en même temps. Or, dans les questions composées, il faut que l'esprit parcoure par un mouvement prompt et subit les idées de beaucoup de choses, et qu'il en reconnaisse d'une simple vue tous les rapports et toutes les liaisons qui sont nécessaires pour résoudre ces questions.

Tout le monde sait par sa propre expérience qu'on n'est pas capable de s'appliquer à quelque vérité dans le temps que l'on est agité de quelque passion, ou que Ton sent quelque douleur un peu forte, parce qu'alors il y a dans le cerveau de ces traces profondes qui occupent la capacité de l'esprit. Ainsi ceux de qui nous parlons ayant des traces plus profondes des mômes objets que les autres, comme nous le supposons, ils ne peuvent pas avoir autant d'étendue d'esprit ni embrasser autant de choses qu'eux. Le premier défaut de ces personnes est donc d'avoir l'esprit petit, et d'autant plus petit, que leur cerveau reçoit des traces plus profondes des objets les moins considérables.

Le second défaut, c'est qu'ils sont visionnaires, mais d'une manière délicate et assez diflicilc à rcconnaîlru. Le commun des hommes ne les estime pas visionnaires; il n'y a que les esprits justes et éclairés qui s'aperçoivent de leurs visions et de régarcmenl do leur imagination.

184 RECU£RCHE DE LA VÉniTÉ.

Pour concevoir l'origine de ce défaut, il faut encore se souvenir de ce que nous avons dit dès le commencement de ce second livre, qu'à l'égard de ce qui se passe dans le cerveau, les sens et Tiniagination ne diffèrent que du plus et du moins, et que c'est la grandeur et la profondeur des traces qui font'que Tâme sent les objets, qu'elle les juge comme présents et capables de la toucher, et enfin assez proches d'elle pour lui faire sentir du plaisir et de la douleur. Car lorsque les traces d'un objet sont petites, Tàme imagine seulement cet objet, elle ne juge pas qu'il soit présent et même elle ne le regarde pas comme fort grand et fort considérable. Mais à mesure que ces traces deviennent plus grandes et plus profondes, l'âme juge aussi que l'objet devient plus grand et plus considérable, qu'il s'approche davantage de nous, et enfin qu'il est capable de nous toucher et de nous blesser.

[.es visionnaires dont je parle ne sont pas dans cet excès de folie de croire voir devant leurs yeux des objets qui sont absents : les traces de leur cerveau ne sont pas encore assez profondes, ils ne sont fous qu'à demi ; et s'ils l'étaient tout à fuit, on n'aurait que faire de parler d'eux ici, puisque, tout le monde sentant leur égarement, on ne pourrait pas s'y laisser tromper. Ils ne sont pas visionnaires des sens, mais seulement visionnaires d'imagination. Les fous sont visionnaires des sens, puisqu'ils ne voient pas les choses comme elles sont; etqu'ils en voient souvent qui ne sont point; mais ceux dont je parle ici sont visionnaires d'imagination, puisqu'ils s'imaginent les choses tout aigrement qu'elles

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qu^on se doit représenter la maladie de l'esprit des derniers par comparaison à celle des premiers, laquelle est plus sensible et fait davantage d'impression sur l'es^ prit, puisque, dans des choses qui ne diffèrent que du plus et du moins, il faut toujours expliquer les moins sensibles par rapport aux plus sensibles.

Le second défaut de ceux qui ont l'imagination forte et vigoureuse, est donc d'être visionnaires d'imagination ou simplement visionnaires; car on appelle du terme de fous ceux qui sont visionnaires des sens. Yoici donc les mauvaises qualités des esprits visionnaires.

Ces esprits sont excessifs en toutes rencontres : ils relèvent les choses basses, ils agrandissent les petites, ils approchent les éloignées. Rien ne leur parait tel qu'il est. Ils admirent tout, ils se récrient sur tout sans jugement et sans discernement. S'ils sont disposés à la crainte par leur complexion naturelle, je veux dire, si, les fibres de leur cerveau étant extrêmement délicates, leurs esprits animaux sont en petite quantité, sans force et sans agitation ; de sorte qu'ils ne puissent communiquer au reste du corps les mouvements né* cessaires ; ils s'effraient à la moindre chose, et ils tremblent à la chute d'une feuille. Mais s'ils ont abondance d'esprits et de sang, ce qui est plus ordinaire, ils se repaissent de vaines espérances, et, s'abandonnant à leur imagination féconde en idées, ils b&tissent, comme Ton dit, des châteaux en Espagne avec beaucoup de satisfaction et de joie. Us sont véhéments dans leurs

T\ tecî/\n« -ontMAc A^-^o 1onp« nnÎT\i/\ne tnilîoiirs r\lAiDS

286 RECnERCHE DE LA VERITE.

tent jamais la nature, tout est affecté, tout est forcé, tout est guindé. Ils ne vont que par bonds, ils ne marchent qu'en cadence; ce nasont que figures et qu'hyperboles. Lorsqu'ils se veulent mellre dans la piété, et s'y conduire par leur fantaisie, ils entrent enlièrement dans Tespritjuif et pharisien, lis s'arrôlent d'ordinaire àl'écorce, à des cérémonies extérieures et à de petites pratiques, ils s'en occupent tout entiers. Us deviennent scrupuleux, timides, superstitieux. Tout est de foi, tout est essentiel chez eux, hormis ce qui est véritablement de foi,, et ce qui est essentiel; car assez souvent ils négligent ce qu'il y a de plus important dans l'Évangile, la justice, la miséricorde et la foi, leur esprit étant occupé pîir des devoirs moins essentiels. Mais il y aurait trop de choses à dire. Il suffit, pour se persuader de leurs défauts, et pour en remarquer plusieurs autres, de faire quelque réflexion sur ce qui se passe dans les conversations ordinaires.

Les personnes d'une imagination forte et vigoureuse ont encore d'autres qualités qu'il est très-nécessaire de bien expliquer. Nous n'avons parlé jusqu'à- présent que de leurs défauts; il est très-juste maintenant de parler de leurs avantages. Ils en ont un enlre autres qui regarde principalement notre sujet, parce que c'est par cet avantage qu'ils dominent sur les esprits ordinaires, qu'ils les font entrer dans leurs idées, et qu'ils leur communiquent toutes les fausses impressions dont ils sont touchés.

^ YI. Cet avantage consiste dans une facilité de s'exprimer d'une manière forte et vive quoiqu'elle ne soit pas naturelle. Ceux qui imaginent fortement les choses, les expriment avec beaucoup de force, et persuaden tous ceux qui se convainquent plulôt par l'air et par l'impression sensible que par laforce des raisdas. Car le eerveau de ceux qui ont Timagination forte, rece-

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