LIVRE DEUXIÈME. S
Si nous croyons Montaigne sur sa parole, nous nous persuaderons que c'était un homme de nulle rétention; qu'il n'avait point de gardoire; la mémoire lui manquait du tout ^, mais qu'il ne manquait pas desens et de jugement. Cependant, si nous en croyons le portrait même qu'il a fait de son esprit, je veux dire son propre livre, nous ne serons pas tout à fait de son sentiment. Je ne 'sçaarais recevoir une charge sans tablettes, dit-il, et quand j'ai un propos à tenir, s'il est de longue haleine y je suis réduit à cette vile et misérable nécessité d'apprendre par coeur mot à mot ce que j'ai à dire ; autrement je n aurais ni façon ni assurance , étant en crainte que ma mémoire me vînt faire un mauvais tour^. Un homme qui peut bien apprendre mot à mot des discours de longue haleine, pour avoir quelque façon et quelque assurance, manque-t-il plutôt de mémoire que de jugement? Et peut-on croire Montaigne, lorsqu'il dit de lui : Les gens qui me servent, il faut que je les appelle par le nom de leurs c/iarges ou de leurs pays. Car il m'est très mal aisé de retenir des noms; et si je durais à vim^e longtemps^ je ne crois pas que je n'oubliasse mon nom propre ^, Un simple gentilhomme, qui peut retenir par cœur et mot à mot avec assurance des discours de longue haleine, a-t-il un si grand nombre d*officiers qu'il n'en puisse retenir les noms? Un homme qui est né et nourri aux champs, et parmi le labourage, qui a des affaires et un ménage en mains, et qui dit que de mettre à non chaloir ce qui est à nos pieds, ce que nous avons entre nos mains y ce qui regarde de plus près l'usage de la vie, c'est chose bien éloignée de son dogme *, peut-il oublier les noms français des domestiques? Peut-il ignorer y comme il dit^ la plupart de nos
1 Liv. II, ch. X.
* Liv. I, ch. XXIV.
> Liv. li, cil. XYii.
* Uv. XII, ch. ivii.
monnayes, la différence dun grain à l'autre en la terre et au grenier, si elle n'est pas trop apparente, les plus gros^ siers principes de P agriculture et que les enfants savent^ de quoi sert le levain à faire du pain, et ce que c'est que de faire cuoet* du vin *, et cependant avoir tesprit plein de noms des anciens philosophes et de leurs principes, des idées de Platon, des atomes d'Epicure, du plein et du vuide de Leucippus et de Democritus, de l'eau de Thaïes, de l'infinité de nature d'Anaximandre, de l'air de Diagènes, des nombres et de la symmétrie de Pythagoras, de l'infini de Parmenides, de l'un de MuseuSy de l'eau et du feu d'Apollodorus, des parties similaires dAnaxagoras^ de la discorde et de l'amitié d'Fmpedocles, du feu d' Heraclite, etc.^? Un homme qui dans trois ou quatre pages de son livre rapporte plus de cinquante noms d'auteurs différents avec leurs opinions; qui a rempli tout son ouvrage de traits d'histoire, et d'apophthegmes entassés sans ordre ; qui dit que l'histoire et la poésie sont son gibier en matière de livres; qui se contredit à tous moments et dans un môme chapitre, lors môme qu'il parle des choses qu'il prétend le mieux savoir, je veux dire lorsqu'il parle des qualités de son esprit, se doitil piquer d'avoir plus de jugement que de nrémoire? Avouons donc que Montaigne était excellent en oubliance, puisque Montaigne nous en assure, qu'il sou* haite que nous ayons ce sentiment de lui, et qu'enfin cela n'est pas tout à fait contraire à la vérité. Mais ne