‹ Œuvres de Malebranche (volume 2)Chapitre 133 sur 415 · LIVRE DEUXliMB · texte numérisé non relu

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débite avec une fierté et une hardiesse dominante, qui ne fait qu'étourdir et qu'éblouir les esprits faibles.

L'autre louange que Ton donne à Montaigne est qu'il avait une connaissance parfaite de l'esprit humain; qu'il en pénétrait le fond, la nature, les propriétés ; qu'il en savait le fort et le faible, en un mot tout ce que l'on en peut savoir. Voyons s'il mérite bien ces louanges, et d'où vient qu'on en est si libéral à son égard.

Ceux qui ont lu Montaigne savent assez que cet auteur affectait de passer pour pyrrhonien et qu'il faisait gloire de douter de tout. La persuasion de la certitude^ dit-il, est un certain témoignage de folie et d'incertitude extrême; et n'est point de plus folles gens, et moins philosopAeSy que les philodoxes de Platon ^. Il donne au contraire tant de louanges aux pyrrhoniens dans le même chapitre, qu'il n'est pas possible qu'il ne fût de cette secle: il était nécessaire de son temps, pour passer pour habile et pour galant homme, de douter de tout; etla qualité d'esprit fort dont il se piquait, l'engageait encore dans ces opinions. Ainsi, en le supposant académicien, on pourrait tout d'un coup le convaincre d'être le plus ignorant de tous les hommes, non-seulement dans ce qui regarde la nature de l'esprit, mais même en toute autre chose. Car puisqu'il y a une différence essentielle entre savoir et douter; si les académiciens disent ce qu'ils pensent, lorsqu'ils assurent qu'ils ne savent rien, on peut dire que ce sont les plus ignorants de tous les hommes.

Mais ce ne sont pas seulement les plus ignorants de tous les hommes, ce sont aussi les défenseurs des opinions les moins raisonnables. Car non-seulement ils rejettent tout ce qui est de plus certain et de plus universellement reçu, pour se faire passer pour esprits

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forts, mais, par le même tour d'imagination, ils se plaisent à parler d'une manière décisive des choses les plus incertaines et les moins probables. Montaigne est visiblement frappé de cette maladie d'esprit; et il faut nécessairement dire que non-seulement il ignorait la nature de l'esprit humain, mais même qu'il était dans des erreurs fort grossières sur ce sujet * supposé qu'il nous ait dit ce qu'il en pensait, comme il l'a dû faire.

Car que peut-on dire d'un homme qui confond l'esprit avec la matière; qui rapporte les opinions les plus extravagantes des philosophes sur la nature de Târae sans les mépriser, et même d'un air qui fait assez connaître qu'il approuve davantage les plus opposées à la raison ; qui ne voit pas la nécessité de l'immortalité de nos âmes ; qui pense que la raison humaine ne la peut reconnaître, et qui regarde les preuves que Ton en donne comme des songes que le désir fait naître en nous : Somnia non docentis sed optantis; qui trouve à redire que les hommes se séparent de la presse des autres créotvreSy et se distinguent des bêtes^ qu'il appelle nos confrères et nos compagnons *, qu'il croit parler, s'entendre, et se moquer de nous, de même que nous parlons, que nous nous entendons, et que nous nous moquons d'elles ; qui met plus de différence d'un homme à un autre homme, que d'un homme à une bête; qui donne jusqu'aux araignées délibération, pensement et conclusion^ et qui, après avoir soutenu que la disposition du corps de l'homme n'a aucun avantage sur celle des

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le reste à rabandan^ etc. ? Peut-on dire qu'un homme qui se sert des opinions les plus bizarres pour conclure que ce n'est point par vrai discours mais par une fierté et opiniâtreté, que nous nous préférons aux autres animaux, eût une connaissance fort exacte de Tesprit humain, et crok-on en persuader les autres ?

Mais il faut faire justice à tout le monde, et dire de bonne foi quel était le caractère de Tesprit de Montaigne. 11 avait peu de mémoire, encore moins de jugement, il est vrai; mais ces deux qualités ne font point «Dsemble ce que l'on appelle ordinairement dans le monde beauté d'esprit. C'est la beauté, la vivacité et l'étendue de l'imagination, qui font passer pour bel esprit. Le commun des hommes estime le brillant, et non pas le solide ; parce que l'on aime davantage ce qui touche les sens, que ce qui instruit la raison. Ainsi en prenant beauté d'imagination pour beauté d'esprit, on peut dire que Montaigne avait l'esprit beau et même extraordinaire. Ses idées sont fausses, mais belles ; ses expressions irrégulières ou hardies, mais agréables; ses discours mal raisonnes, mais bien imaginés. On voit •dans tout son livre un caractère d'original qui plaît infiniment : tout copiste qu'il est, il ne sent point son •copiste; et son imagination forte et hardie donne toujours le tour d'original aux choses qu'il copie. Il a enfin ce qu'il est nécessaire d'avoir pour plaire et pour imposer; et je pense avoir montré suffisamment que ce n'est point en convainquant la raison qu'il se fait a<i' mirer de tant de gens, mais en leur tournant l'esprit ^

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