LIVRE TROISIÈME. 8C
s'excite de nouveau ; ces désirs, ces empressements, ces ardeurs se rallument, et l'esprit, obligé de leur obéir, s'attache uniquement à l'objet qui les cause ou qui semble les causer, pour l'approcher ainsi de l'âme qui le goûte et qui s'en repall pour quelque temps. Mais le vide des créatures ne pouvant remplir la capacité infiniedu cœur de l'homme, ces petits plaisirs au lieu d'éteindre sa soif ne font que l'irriter et donner à l'Âme une sotte et vaine espérance de se satisfaire dans la multiplicilé des plaisirs de la terre; ce qui produit encore une inconstance et une légèreté inconcevable dans l'esprit qui .doit lui découvrir tous ces biens.
Il est vrai que lorsque l'esprit rencontre par hasard quelque objet qui tient de l'inHni, ou qui renferme en soi quelque chose de grand, son inconstance et son agi-, tation cessent pour quelque temps; car reconnaissant que cet objet porte le caractère de celui que l'âme désire, il s'y arrête et s'y attache assez longtemps. Mais cette attache, ou plutôt cette opiniâtreté de l'esprit à examiner des sujets infinis ou trop vastes, lui est aussi inutile que cette légèreté avec laquelle il considère ceux qui sont proportionnés à sa capacité. Il est trop faible pour venir à bout d'une entreprise si difficile, et c'est en vain qu'il s'efforce d'y réussir. Ce qui doit rendre l'âme heureuse n'est pas, pour ainsi dire, la compréhension d'un objet infini, elle n'en est pas capable; mais l'amour et la jouissance d'un bien infini dont la volonté est capable par le mouvement d'amour que Dieu lui imprime sans cesse.
Après cela il ne faut pas s'étonner de l'ignorance et de l'aveuglement des hommes, puisque leur esprit étant soumis à l'inconstance et» à la légèreté de leur cœur, qui le rend incapable de rien considérer avec une application sérieuse, il ne peut rien pénétrer qui renferme quelque difficulté considérable. Car enfin
36G iiEcnERcaïf: de la véhité.
l'allenlion de Tesprit est aux objets de l'esprit ce que le regard fixe de nos yeux est aux objets de nos yeux. Et de même qu'un homme qui ne peut arrêter ses yeux sur les corps qui l'environnent^ ne les peut pas voir suffisamment pour distinguer les différences de leurs plus petites parties, et pour reconnaître tous les rapports que toutes ces petites parties ont les unes avec lès autres : ainsi un homme qui ne peut fixer la vue de son esprit sur les choses qu'il veut savoir ne peut pas les connatire suffisamment pour en distinguer toutes les parties et pour connaître tous les rapports qu'elles peuvent avoir entre elles ou avec d'autres sujets.
Cependant il est constant que toutes les connaissances ne consistent que dans une vue claire des rapports que les choses ont les unes avec les autres. Quand donc il arrive, comme dans les questions difficiles, que l'esprit doit voir tout d'une vue un fort grand nombre de rapports que deux ou plusieurs choses ont entre elles, il est clair que s'il n'a pas considéré ces choses-là avec beaucoup d'attention, et s'il ne les connaît que confusément, il ne lui sera pas possible d'apercevoir distinctement leurs rapports, et par conséquent d'en former un jugement solide.
III. Une des principales causes du défaut d'application de notre esprit aux vérités abstraites est que nous les voyons comme de loin, et qu'il se présente incessamment à notre esprit des choses qui en sont bien plus proches. La grande attention de l'esprit approche pour ainsi dire les idées des objets auxquels on s'applique. Mais il arrive souvent que lorsqu'on est fort attentif à des spéculations métaphysiques, on en est détourné parce qu'il survient ^ l'âme quelque sentiment qui est encore plus proche d'elle que ces idées; car il ne faut pour cela qu'un peu de douleur ou de plaisir : la raison en est que la douleur et le plaisir, et généralement