‹ Œuvres de Malebranche (volume 2)Chapitre 152 sur 415 · LIVRE TROISIKUE · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIKUE

toules les sensations, sont au dedans de l'àme mônic : elles la modifient, et elles la touchent de bien plus près que les idées simples des objets de la pure intellection, lesquelles, bien que présentes à Tespril, ne le touchent ni ne le modifient pas sensiblement^. Ainsi Tâme étant d'un côté très-limitée, et de l'autre ne pouvant s'empêcher de sentir sa douleur et toutes ses autres sensations, sa capacité s'en trouve remplie, et elle ne peut dans un même temps sentir quelque chose et penser librement à d'autres objets qui ne se peuvent sentir. Le bourdonnement d'une mouche, ou quelque autre petit bruit, supposé qu'il se communique jusqu'à la partie principale du cerveau, en sorte que l'âme l'aperçoive, est capable, malgré tous nos efl*orls, de nous empocher de considérer des vérités abstraites et fort relevées, parce que toutes les idées abstraites ne modifient point l'âme de la manière dont toules les sensations la modifient.

IV. C'est ce qui fait la stupidité et l'assoupissement . de l'esprit à l'égard des plus grandes vérités de la morale chrétienne, et que les hommes ne les connaissent que d'une manière spéculative et infructueuse sans la grâce de Jésus-Christ. Tout le monde connaît qu'il y a un pieu, qu'il faut l'adorer et le servir ; mais qui le sert et qui l'adore sans la grâce, laquelle seule nous fait goûter de la douceur et du plaisir dans ces devoirs? il y a très- peu de gens qui ne s'aperçoivent du vide et de l'instabilité des biens de la terre, et même qui ne soient convaincus d'une conviction abstraite, mais toutefois très- certaine et très-évidente, qu'ils ne méritent pas notre application et nos soins. Mais où sont ceux qui méprisent ces biens dans la pratique, et qui refusent leurs soins et leur application pour les acquérir? Il n'y a que ceux qui sentent quelque amertume et quelque

* Voy. le cil. vil d« la seconde partie do ce liv.

ses RKCnERGIIB DE LA TÉRTTÉ.

dégoût dans leur jouissance, ou que la grâce a rendus sensibles pour des biens spirituels par une délectation intérieure que Dieu y a attachée, qui vainquent les impressions des sens et les efforts de la concupiscence. La vue de l'esprit toute seule ne nous fait donc jamais résister, comme nous le devons, aux efforts de la concupiscence : il faut, outre celte vue, un certain sentiment du cœur. Cette lumière de l'esprit toute seule est, si on le veut, une grâce sufflsante qui ne fait que nous condamner, qui nous fait connaître notre faiblesse, et que nous devons recourir par la prière à celui qui est notre force. Mais ce sentiment du cœur est une grâce vive qui opère. C'est elle qui nous touche, qui nous remplit et qui nous persuade le cœur, et sans elle il n'y a personne qui pense du cœur : Nemo est quirecogitet corde. Toutes les vérités plus constantes de la morale demeurent cachées dans les replis et dans les recoins de l'esprit; et tant qu'elles y demeurent elles y sont stériles et sans aucune force, puisque l'âme ne les goûte pas. Mais les plaisirs des sens sont plus proches de l'âme,, et n'étant pas possible de ne pas sentir et même de ne pas aimer son plaisir ^, il n'est pas possible de se détacher de la terre et de se défaire des charmes et des illusions de ses sens par ses propres forces ^.

Je ne nie pas toutefois que les justes dont le cœur a déjà été vivement tourné vers Dieu par une délectation prévenante ne puissent sans cette grâce particulière faire quelques actions méritoires et résister aux mouvements de la concupiscence. 11 y en a qui sont courageux et constants dans la loi de Dieu par la force de leur foi, parle soin qu'ils ont de se priver des choses

1 Savoir, d'an amour naturel : car on peut haïr le plaisir d'un& haine élective ou de choix.

« Parce que l'amour t^lectif ne peut Otre longtemps sans se conformer ii l'amour naturel.

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