LIVRE TROISIEME
imaginer. Ils sont dans une dépendance bien plus grande qu'ils ne pensent de la bonté et de la miséricorde de Dieu ; mais ce n'est pas ici le lieu de l'expliquer. Tâchons seulement de faire voir que les hommes n'ont pas la puissance de former les idées des choses qu'ils aperçoivent.
Personne ne peut douter que les idées ne soient des êtres réels, puisqu'elles ont des propriétés réelles; que les unes ne diffèrent des autres, et qu'elles ne représentent des choses toutes différentes. On ne peut aussi raisonnablement douter qu'elles ne soient spirituelles et fort différentes des corps qu'elles représentent, et cela semble assez fort pour faire douter si les idées par le moyen desquelles on voit les corps ne sont pas plus nobles que les corps mêmes. En effet, le monde intelligible doit être plus parfait que le monde matériel et terrestre, comme nous le verrons dans la suite. Ainsi, quand on assure que les hommes ont la puissance de se former des idées telles qu'il leur plall, on se met fort en danger d'assurer que les hommes ont la puissance de faire des êtres plus nobles et plus parfaits que le monde que Dieu a créé. On ne fait pas cependant réflexion à cela, parce qu'on s'imagine qu'une idée n'est rien à cause qu'elle ne se fait point sentir; ou bien si on la regarde comme un être, c'est comme un être bien mince et bien méprisable, parce qu'on s'imagine qu'elle est anéantie dès qu'elle n'est plus présente à l'esprit.
Mais quand même il serait vrai que les idées ne seraient que des êtres bien petits et bien méprisables, ce sont pourtant des êtres, et des êtres spirituels ; et les hommes n'ayant pas la puissance de créer, il s'ensuit qu'ils ne peuvent pas les produire, car la production des idées de la manière qu'on l'explique est une véritable création; et quoiqu'on tâche de pallier et d'adou-
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cir la hardiesse et la dureté de cette opinion, en disant que la production des idées suppose quelque chose, et que la création ne suppose rien, on ne rend pas néanmoins raison du fond de la difficulté.
Car il faut prendre garde qu'il n'est pas plus difficile de produire quelque chose de rien que de la produire en supposant une autre chose de laquelle elle ne se peu t pas faire et qui ne puisse contribuer de rien à sa production. Par exemple, il n'est pas plus difficile de créer un ange que de le produire d'une pierre, parce qu'une pierre étant d'un genre d'être tout opposé, elle ne peut servir de rien à la production d'un ange ; mais elle peut contribuer à la production du pain, de Tor, etc., parce que la pierre, l'or et le pain ne sont qu'une même étendue diversement configurée, et que toutes ces choses sont matérielles.
Il est même plus difficile de produire un ange d'une pierre que de le produire de rien, parce que pour faire un ange d'une pierre, autant que cela se peut faire« il faut anéantir la pierre, et ensuite créer l'ange; el pour créer simplement un ange, il ne faut rien anéantir. Si donc l'esprit produit ses idées des impressions matérielles que le cerveau reçoit des objets, il fait toujours la même chose, ou une chose aussi difficile, ou même plus difficile que s'il les créait, puisque les idées étant spirituelles, elles ne peuvent pas être produites des images matérielles qui sont dans le cerveau et qui n'ont point de proportion avec elles.
Que si on dit qu'une idée n'est pas une substance, je le veux ; mais c'est toujours une chose spirituelle : et comme il n'est pas possible de faire un carré d'un esprit, quoiqu'un carré ne soit pas une substance, il n'est pas possible aussi de former d'une substance matérielle une idée spirituelle quand même une idée ne serait pas une substance.
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Mais quand on accorderait à Tesprii de l'homme une souveraine puissance pour anéantir et pour créer les idées des choses, avec tout cela il ne s'en servirait jamais pour les produire : car de même qu'un peintre, quelque habile qu'il soit dans son art, ne peut pas représenter un animal qu'il n'aura jamais vu et duquel il n'aura aucune idée, de sorte que le tableau qu'on l'obligerait d'en faire ne peut pas être semblable à cet animal inconnu ; ainsi un homme ne peut pas former l'idée d'un objet s'il ne le connaît auparavant, c'est-àdire s'il n'en a déjà l'idée, laquelle ne dépend point de sa volonté. Que s'il en a déjà une idée, il connaît cet objet, et il lui est inutile d'en former une nouvelle. Il est donc inutile d'attribuer à l'esprit de l'homme la puissance de produire ses idées.
On pourrait peut-être dire que l'esprit a des idées générales et confuses qu'il ne produit pas, et que celles qu'il produit sont particulières, plus nettes et plus distinctes; mais c'est toujours la même chose. Car de même qu'un peintre ne peut pas tirer le portrait d'un homme particulier, de sorte qu'il soit assuré d'y avoir réussi, s'il n'en a une idée distincte et même si la personne n'est présente; ainsi l'esprit qui n'aura, par exemple, que l'idée de l'être ou de l'animal en général, ne pourra pas se représenter un cheval, ni en former une idée bien distincte, et être assuré qu elle est par- ' faitement semblable à un cheval, s'il n'a déjà une première idée avec laquelle il confère cette seconde : or s'il en a une première il est inutile d'en former une seconde, et la question regarde cette première. Donc, etc.
Il est vrai 1^ que quand nous concevons un carré par
pure intellection, nous pouvons encore l'imaginer,
c'est-à-dire l'apercevoir en nous en traçant une image
dans le cerveau. Mais il faut remarquer premièrement
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que nous ne sommes point la véritable ni la principale cause de cette image, mais il serait trop long de Texpliquer. 2** Que tant s'en faut que la seconde idée qui accompagne cette image soit plus distincte et plus juste que Tautre; qu'au contraire elle n'est juste que parce qu'elle ressemble à la première, qui sert de règle pour la seconde. Car enfin il ne faut pas croire que Timagination et les sens mêmes nous représentent les objets plus distinctement que Teiïtcndement pur, mais seulement qu'ils touchent et qu'ils appliquent davantage l'esprit. Car les idées des sens et de l'imagination ne sont distinctes que par la conformité qu'elles ont avec les idées de la pure intellection *. L'image d'un carré, par exemple, que l'imagination trace dans le cerveau, n'est juste et bien faite que par la conformité qu'elle a avec l'idée d'un carré que nous concevons par pure intellection 3. C'est cette idée qui règle cette image. C'est l'esprit qui conduit l'imagination et qui l'oblige pour ainsi dire de regarder de temps en temps si l'image qu'elle peint est une figure de quatre lignes droites et égales dont les angles sont exactement droits, en un mot si ce qu'on imagine est semblable à ce qu'on conçoit.
Après ce que l'on a dit, je ne crois pas qu'on puisse douter que ceux qui assurent que l'esprit peut se former les idées des objets ne se trompent; puisqu'ils attribuent à l'esprit la puissance de créer et même de créer avec sagesse et avec ordre, quoiqu'il n'ait aucune connaissance de ce qu'il fait : car cela n'est pas concevable. Mais la cause de leur erreur est que les