‹ Œuvres de Malebranche (volume 2)Chapitre 167 sur 415 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

d'assurer que l'âme étant faite pour penser, elle a dans elle-même, je veux dire en considérant ses propres perfections, tout ce quMl lui faut pour apercevoir les objets ; parce qu'en effet, étant plus noble que toutes les choses qu'elle conçoit distinctement, on peut dire qu'elle les contient ' en quelque sorte éminemment, comme parie l'École, c'est-à-dire d'une manière plus noble et plus relevée qu'elles ne sont en elles-mêmes. Us prétendent que les choses supérieures comprennent en cette sorte les perfections des inférieures. Ainsi, étant les plus nobles des créatures qu'ils connaissent, ils se flattent d'avoir dans eux-mêmes d'une manière spirituelle tout ce qui est dans le monde visible, et de pouvoir en se modifiant diversement apercevoir tout ce que l'esprit humain est capable de connaître. En un mot, ils veulent que l'âme soit comme un monde intelligible qui comprend en soi tout ce que comprend le monde matériel et sensible, et même infiniment davantage.

Mais il me semble que c'est être bien hardi que de vouloir soutenir cette pensée. C'est, si je ne me trompe, la vanité naturelle, l'amour de l'indépendance et le désir de ressembler à celui qui comprend en soi tous les êtres, qui nous brouille l'esprit et qui nous porte à nous imaginer que nous possédons ce que nous n'avons point. Ne dites pas que vous soyez â vous-même votre /w-. wiière, dit saint Augustin*, car il n'y a que Dieu qui soit h lui-même sa lumière et qui puisse en se considérant voir tout ce qu'il a produit et qu'il peut produire *.

Il est indubitable qu'il n'y avait que Dieu seul avant que le monde fût créé, et qu'il n'a pu le produire sans connaissance et sans idée; que par conséquent ces

» Serm. 8, De verbii Qonwn, * Exode, 111, 14.

idées que Dieu en a eues ne sont point différentes de lui-même ; et qu'ainsi toutes les créatures, même les plus matérielles et les plus terrestres^ sont en Dieu, quoique d'une manière toute spirituelle et que nous ne pouvons comprendre. Dieu voit donc au dedans de lui-même tous les êtres, en considérant ses propres perfections qui les lui représentent. Il connaît encore parfaitement leur existence, parce que, dépendant tous de sa volonté pour exister, et ne pouvant ignorer ses propres volontés, il s'ensuit qu'il ne peut ignorer leur existence ; et par conséquent Dieu voit en lui-même non-seulement l'essence des choses, mais aussi leur existence.

Mais il n'en est pas de même des esprits créés; ils ne peuvent voir dans eux-mêmes ni l'essence des choses ni leur existence. Ils n'en peuvent voir Tessence dans eux-mêmes, puisqu'étant très-limités ils ne contiennent pas tous les êtres, comme Dieu, que l'on peut appeler l'être universel, ou simplement ce qui est ^, comme il se nomme lui-même. Puis donc que l'esprit humain peut connidtre tous les êtres, et des êtres inûnis, et qu'il ne les contient pas, c'est une preuve certaine qu'il ne voit pas leur essence dans lui-même; car l'esprit ne voit pas seulement tantôt une chose et tantôt une autre successivement, il aperçoit même actuellement Tinfini quoiqu'il ne le conprenne pas, comme nous avons dit dans le chapitre précédent. De sorte que, n'étant point actuellement infini ni capable de modifications infinies dans le même temps, il est absolument impossible qu'il voie dans lui-même ce qui n'y est pas. Il ne voit donc pas l'essence des choses en considérant ses propres perfections ou en se modifiant diversement.

Il ne voit pas aussi leur existence dans lui-même,

' Exode, Ulf 14.

exister, et que les idées de ces choses peuvent être présentes à Tesprit quoiqu'elles n'existent pas; car tout le monde peut avoir l'idée d'une montagne d'or sans qu'il y ait une montagne d'or dans la nature ; et quoique l'on s'appuie sur les rapports de ses sens pour juger de Texistence des objets, néanmoins la raison ne nous assure point que nous devions toujours en croire nos sens, puisque nous découvrons clairement qu'ils nous trompent. Quand un homme, par exemple, a le sang fort échauffé, ou simplement quand il dort, il voit quelquefois devant ses yeux des campagnes, des combats et choses semblables, qui toutefois ne sont point présents et qui ne furent peut-être jamais. Il est donc indubitable que ce n'est pas en soi-même ni par soi-même que l'esprit voit l'existence des choses, mais qu'il dépend en cela de quelque autre chose.

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