LIVRE TROISIÈME
de chaleur, on ne pourrait lui faire connaître ces sen* salions par tous les définitions qu'on lui en donnerait. Or les hommes n'ayant leurs sentiments qu'à cause du corpS; et leur corps n'étant pas disposé en tous de la même manière, il arrive souvent que les mots sont équivoques, que ceux dont on se sert pour exprimer les^noJifi cations de son â.me signifient tout b contraire de ce qu'on prétead, et que souvent on fait penser à l'amertume, par exemple, lorsqu'on croit faire penser à la douceur.
Encore que nous n'ayons pas une entière connaissance de notre âme, celle que nous en avons par conscience ou sentiment intérieur suffit pour en démontrer rimmortalilé, la spiritualité, la liberté et quelques autres attributs qu'il est nécessaire que nous sachions, et c'est pour cela que Dieu ne nous la fait point connaître par son idée comme il nous fait connaître les corps. La connaissance que nous avons de notre Àme par conscience est imparfaite, il est vrai, mais elle n'est point fausse; la connaissance, au contraire, que nous avons des corps par sentiment ou par conscience, si on peut appeler conscience le sentiment de ce qui se passe dans notre corps^ n'est pas seulement impar* faite, mais elle est fausse. Il nous fallait donc une idée des corps pour corriger les sentiments que nous en avons ; mais nous n'avons point besoin de l'idée de notre âme, puisque la conscience que nous en avons ne nous engage point dans Terreur, et que pour ne nous point tromper dans sa connaissance il suffit de ne la point confondre avec le corps, ce que nous pouvons faire par la raison. Enfin, si nous avions une idée de l'âme aussi claire que celle que nous avons du corps, celte idée nous l'eût trop fait considérer comme séparée de lui. Ainsi elle eût diminué l'union du notre âme avec notre corps, en nous empêchant de la regarder comme
répandue dans tous nos membres/ce que je n'explique pas davantage.
y. De tous les objets de notre connaissance, il ne nous reste plus que les âmes des autres bommes et que les pures intelligences, et il est manifeste que nous ne lesconnafssons que par conjecture. Nous ne les connaissons présentement ni en elles-mêmes ni par leurs idées; et, comme elles sont différentes de nous, il n'est pas possible que nous les connaissions par conscience. Nous conjecturons que les âmes des autres bommes sont de môme espèce que la nôtre. Ce que nous sentons en nous-mêmes, nous prétendons qu'ils le sentent; et môme, lorsque ces sentiments n'ont point de rapport au corps, nous sommes assurés que nous ne nous trompons point, parce que nous voyons en Dieu certaines idées et certaines lois immuables selon lesquelles nous savons avec certitude que Dieu agit également dans tous les esprits.
Je sais que deux fois deux font quatre, qu'il vaut mieux être juste que d'être riche, et je ne me trompe point de croire que les autres connaissent ces vérités aussi bien que moi ; j'aime le bien et le plaisir, je hais le mal et la douleur, je veux être heureux, et je ne me trompe point de croire que les hommes, les anges et les démons mêmes ont ces inclinations. Je sais même que Dieu ne fera jamais d'esprits qlii ne désirent d'être heureux ou qui puissent désirer d'être malheureux; mais je le sais avec évidence et certitude, parce que c'est Dieu qui me l'apprend; car quel autre que Dieu pourrait me faire connaître les desseins et les volontés de Dieu? Mais lorsque le corps a quelque part à ce qui se passe en moi, je me trompe presque toujours si je juge des autres par moi-même. Je sens de la chaleur, je vois une telle grandeur, une telle couleur; je goûte une telle ou telle saveur à l'approche de certains corps;