LIVRE QUATRIÈME
Il n'est pas fort nécessaire que je m'arrête à prouver ceci par des exemples ennuyeux et qui ne renferment point de vérités considérables, car s'il y a des choses que l'on doive ignorer ce sont celles qui ne servent à rien. Quoiqu'il y ait peu de gens qui s'appliquent sérieusement à des choses entièrement vaines et inutiles, il n'y en a encore que trop; mais il ne peut y avoir trop de gens qui ne s'y appliquent pas et qui les méprisent, pourvu seulement qu'ils n'en jugent pas. Ce n'est pas un défaut à un esprit borné que de ne pas savoir certaines choses, c'est seulement un défaut d'en juger. L'igno* rance est un mal nécessaire, mais on peut et on doit éviter l'erreur. Ainsi je ne condamne pas dans les hommes l'ignorance de beaucoup de choses, mais seulement les jugements téméraires qu'ils en portent.
y. Lorsque les choses ont beaucoup de rapporta nous, qu'elles sont sensibles et qu'elles tombent aisément sous l'imagination* l'on peut dire que l'esprit s'y applique et qu'il.en peut avoir quelque connaissance. Car lorsque nous savons que des choses ont rapport ji nous, nous y pensons avec quelque inclination; et lorsque nous sentons qu'elles nous touchent, nous nous y appliquons avec plaisir. De sorte que nous devrions ôtre plus savants que nous ne sommes dans beaucoup de choses, si l'inquiétude et l'agitation de notre volonté ne troublait et ne fatiguait sans cesse notre attention.
Mais lorsque les choses sont abstraites et peu sensibles, nous n'en pouvons que difficilement avoir quelque connaissance assurée, non que les vérités abstraites soient d'elles-mêmes fort embarrassées, mais à cause que l'attention et la vue de l'esprit commence et finit d'ordinaire en même temps que la vue sensible des objets, parce que l'on ne pense qvi'à ce que l'on voit et que l'on sent, et qu'autant de temps qu'on le voit et qu'on le sent.
iO KECnEIlCUË DE LA VÉRITÉ.
Il est certain que si l'esprit pouvait facilement s'appliquer aux idées claires et distinctes sans être comme soutenu par quelque sentiment, et si l'inquiétude de la volonté ne détournait point sans cesse son application, nous na trouverions pas de fort grandes difficuU tés dans une infinité de questions naturelles que nous regardons comme inexplicables, et nous pourrions en peu de temps nous délivrer de notre ignorance et de nos erreurs à leur égard.
C'est, par exemple, uûe vérité incontestable à tout homme qui fait usage de son esprit que la création et l'anéantissement surpassent les forces ordinaires de la nature. Si l'on demeurait donc attentif à cette notion pure de l'esprit et de h raison, on n'admettrait pas avec tant de facilité la création et l'anéantissement d'un nombre infini de nouveaux êtres, comme des for* mes substantielles, des qualités et des facultés réelles, etc. On chercherait dans les idées distinctes que Ton a de l'étendue, de la figure et du mouvement, la raison des ef][ets naturels; ce qui n'est pas toujours si difficile qu'on se l'imagine, car toutes les choses de la nature se tiennent et se prouvent les unes les autres.
Les effets du feu, comme ceux des canons et des mines, sont fort surprenants et leur cause est assez cachée. Néanmoins si les hommes, au lieu de s'arrêter aux impressions de leurs sens et à quelques expériences fausses ou trompeuses, s'arrêtaient fortement à cette seule notion de l'esprit pur, qu'il n'est pas possible qu'un corps qui est très-peu agité produise un mouvement violent, puisqu'il n'en peut pas donner plus qu'il n'en a lui-même, il serait facile de cela seul de conclure qu'il y a une matière subtile et invisible, qu'elle est très-agitée, qu'elle est répandue généralement dans tous les corps, et plusieurs autres choses semblables qui nous feraient connaître la nature du