LIVRE QUATRIÈME
feu et qui nous serviraient encore à découvrir d'autres vérités plus cachées.
Car puisqu'il se fait de si grands mouvements dans un canon et dans une mine et que tous les corps visibles qui les environnent ne sont point dans une assez grande agitation pour les produire, c'est une preuve certaine qu'il y eu a d'autres invisibles et insensibles qui ont pour le moins autant d*agitation que le boulet de canon, mais qui, étant très-subtils et très-déliés, peuvent tout seuls passer librement et sans rien rompre par les pores du canon avant que le feu y soit, c'est-à-dire, comme on le peut voir expliqué plus au long et avec assez de vraisemblance dans M. Descartes *, avant qu'ils aient entouré les parties dures et grossières du salpêtre dont la poudre est composée. Mais lorsque le feu y est, c'est-à-dire lorsque ces parties très-subtiles et très-agitées ont environné les parties grossières et solides du salpêtre et leur ont ainsi communiqué leur mouvement très-fort et très -violent, alors il est nécessaire que tout crève, parce que les pores du canon, qui laissaient des passages libres de tous côtés aux parties subtiles dont nous parlons lorsqu'elles étaient seules, ne sont point assez grands pour laisser passer les parties grossières du salpêtre et quelques autres dont la poudre est comopsée, lorsqu'elles ont reçu l'agitation des parties subtiles qui les environnent.
Car de même que l'eau des rivières qui coule sous les ponts ne les ébranle pas à cause de la petitesse de ses parties, ainsi la matière très-subtile et très-déliée dont on vient de parler passe continuellement au travers des pores de tous les corps sans y faire des changements sensibles. Mais de même aussi que cette
* Prinapcft,
12 RECUEBCaE DE LA VÉRITÉ.
rivière est capable de renverser un pont lorsque, traînant dans le cours de ses eaux quelques grandes masses de glaces ou quelques autres corps plus solides, elle les pousse contre lui avec le môme mouvement qu'elle a; ainsi la matière subtile est capable de faire les effets surprenants que nous voyons dans lés ca* nous et dans les mines, lorsque, ayant communiqué aux parties de la poudre qui nagent au milieu d'elle son mouvement infiniment plus violent et plus rapide que celui des rivières et des torrents, ces mêmes parties de la poudre ne peuvent pas librement passer par les pores du corps qui les enferme, à cause qu'elles sont trop grossières, de sorte qu'elles les rompent avec violence pour se faire un passage libre.
Mais les hommes ne peuvent pas si facilement se représenter des parties subtiles et déliées^ et ils les regardent comme des chimères à cause qu'ils ne les voient pas. Contemplatio ftre desinit cum aspectUy dit Bacon. La plupart même des philosophes aiment mieux inventer quelque nouvelle entité pour ne se pas taire sur ces choses qu'ils ignorent. Et si on objecte contre leurs fausses et incompréhensibles suppositions qu'il est nécessaire que le feu soit composé de parties très-agitées, puisqu'il produit des mouvements si violents, et qu'une chose ne peut communiquer ce qu'elle n'a pas, ce qui certainement est une objection trèsclaire et très-solide; ils ne manquent pas de tout confondre par quelque distinction frivole et imaginaire, comme celle des causes équivoques et univoques, afin de paraître dire quelque chose iorsqu'en effet ils ne disent rien. Car enfin c'est une notion commune à des esprits attentifs qu'il ne peut pas y avoir dans la nature de véritable cause équivoque au sens qu'ils l'entendent, et que l'ignorance seule des hommes les a inventées.