‹ Œuvres de Malebranche (volume 2)Chapitre 227 sur 415 · LIVRE QUATRIEME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIEME

séder effectivement la science et la vertu, les dignités et les richesses ; ils font encore tous leurs efforts afin qu'on croie au moins qu'ils les possèdent véritablement . Et si l'on peut dire qu'ils se mettent moins en peine de paraître riches que de l'être effectivement, on peut dire aussi qu'ils se mettent souvent moins en peine d'être vertueux que de le paraître; oar, comme dit agréablement l'auteur des Réflexions morales : La vertu n irait pas loin, si la vanité ne lui tenait compagnie. V La réputation d'être riche, sa\ant, vertueux, produit dans l'imagination de ceux qui nous environnent, ou qui nous touchent de plus près, des dispositions trèscommodes pour nous. Elle les abat à nos pieds; elle les agite en notre faveur; >elle leur inspire tous les mouvements qui tendent à la conservation de notre être, et h l'augmentation de notre grandeur. Ainsi les hommes conservent leur réputation comme un bien dont ils ont besoin pour vivre commodément dans le monde.

Tous les hommes ont donc de l'inclination pour la vertu, la science, les dignités et les richesses, et pour la réputation de posséder ces avantages. Nous allons faire voir par quelques exemples comment ces inclinations peuvent les engager dans l'erreur. Commençons par l'inclination pour la vertu on pour l'apparence de la vertu.

Les personnes qui travaillent sérieusement à se rendre vertueux n'emploient guère leur esprit ni leur temps pour connaître la religion, el s'exercer dans de bonnes œuvres. Ils ne veulent savoir, comme saint Paul, que Jésus-Christ crucifié, le remède de la maladie et de la corruption de leur nature. Ils ne souhaitent pofnt d'autre lumière que celle qui leur est nécessaire pour vivre chrétiennement, et pour reconnaître leurs devoirs ; et ensuite ils ne s'appliquent qu'à les remplir avec ferveur et avec exactitude. Ainsi ils ne s'amusent guère h des

sciences qui paraissent vaines et stériles pour leur tialut.

IL On ne trouve rien à redire à cette conduite, on reslime infiniment , on se croirait heureux de la tenir exactement, et on se repent môme de ne l'avoir pas assez suivie. Mais ce que l'on ne peut approuver, c'est qu'étant constant qu'il y a des sciences purement humaines, très-certaines et assez utiles, qui détachent l'esprit des choses sensibles, et qui l'accoutument ou le préparent peu à pe^u à goûter les vérités de l'Évangile; quelques personnes de piété, sans les avoir examinées, les condamnent trop librement, ou comme inutiles, ou comme incertaines.

II est vrai que la plupart des sciences sont fort incertaines et fort inutiles. On ne se trompe pas beaucoup de croire qu'elles ne contiennent que des vérités de peu d'usage. Il est permis de ne les étudier jamais, et il vaut mieux les mépriser tout à fait que de s'en laisser charmer et éblouir. Néanmoins on peut assurer qu'il est très-nécessaire de savoir quelques vérités de métaphysique. La connaissance delà cause ùnivei'selle ou de l'existence d'un Dieu est absolument nécessaire, puisque même la certitude de la foi dépend de la connaissance que la raison donne de l'existence d'un Dieu. On doit savoir que c'est sa volonté qui fait et qui règle la nature, que la force ou la puissance des causes naturelles n'est que sa volonté; en un mot, que toutes choses dépendent de Dieu en toutes manières.

Il est nécessaire aussi de connaître ce que c'est que la vérité, les moyens de la discerner d'avec l'erreur, la distinction qui se trouve entre les esprits et les corps, les conséquences que l'on en peut tirer, comaie l'immortalité de l'âme, et plusieurs autres semblables qu'on peut connaître avec certitude.

Lascience de l'homme ou de soi-même est une science

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que Ton ne peut raisonnablement mépriser; elle est remplie d'une infinité de cLoses qu*il est absolument nécessaire de connaître pour avoir quelque justesse et quelque pénétration d'esprit; et Ton peut dire que si un homme grossier et stupide est infiniment au-dessus de la matière, parce qu*il sait qu'il est, et que la matière ne le sait pas ; ^ceux qui connaissent Thomme sont beaucoup au-dessus des pârsonnes grossières et stupides, parce qu'ils savent ce qu'ils sont, et que les«au^ très ne le savent point.

Mais la science de l'homme n'est pas seulement estimable parce qu'elle nous élève au-dessus des autres ; elle l'est beaucoup plus parce qu'elle nous abaisse, et qu'elle nous humilie devant Dieu. Cette science nous fait parfaitement connaître la dépendance que nous avons de lui en toutes choses, et même dans nos actions les plus ordinaires; elle nous découvre manifestement la corruption de notre nature; elle nous dispose à recourir à celui qui seul nous peut guérir, à nous attacher à lui, à nous défier et nous détacher de nous-mêmes; et elle nous donne ainsi plusieurs dispositions d'esprit très- propres pour nous soumettre à la grâce de l'Évangile.

On ne peut guère se passer d'avoir au moins une teinture grossière et une connaissance générale des mathématiques et de la nature. On doit avoir appris ces sciences dès sa jeunesse ; elles détachent l'esprit des choses sensibles, et elles l'empêchent de devenir mou et efféminé ; elles sont assez d'usage dans la vie ; elles nous portent même à Dieu, la connaissance de la nature le faisant par elle-même, et celle des mathématiques par le dégoût qu'elles nous inspirent pour les fausses impressions de nos sens.

Les personnes de vertu ne doivent point mépriser ces sciences, ni les regarder comme incertaines ou comme

4â RECtUËRGHE DE LA VÂHITÉ.

inutiles, s'ils ne sont assurés de les avoir assez étudiées pour en juger solidement. Il y en a assez d'autres qu'ils peuvent hardiment mépriser. Qu'ils condamnent au feu les poëtes et les philosophes païens, les rabbins^ quelques historiens, et un grand nombre d'auteurs qui font la gloire et l'érudition de quelques savants, on ne s'en mettra guère en peine. Mais qu'ils ne condamneDt pas la connaissance de la nature comme contraire à la religion ; puisque la nature étant réglée par la volonté de Dieu,lavéritable connaissance delà naturenous fait connaître et admirer la puissance, la grandeur et la sagesse de Dieu. Car enfin il semble que Dieu ait formé l'univers afin que les esprits l'étudient, et que par cette étude ils soient portés à connaître et à révérer son auteur. De sorte que ceux qui condamnent l'étude de la nature semblent s'opposer à la volonté de Dieu ; si ce n'estqu'ils prétendent que depuis le péché l'esprit de l'homme ne soit pas capable de cette étude. Qu'ils ne disent pas aussi que la connaissance de l'homme ne fait que l'enfier et lui donner de la vanité, à cause que ceux qui passentdans le monde pour avoir une parfaite connaissance de Thomme, quoique souvent ils le connaissent très-mal, sont d'ordinaire pleins d'un orgueil insupportable; car il est évident que Ton ne peut se bien connaître sans sentir ses faiblesses et ses misères.

III. Aussi, ce ne sont pas les personnes d'une véritable et solide piété qui condamnent ordinairement ce qu'ils n'entendent pas. ce sont plutôt les superstitieux et les hypocrites* Les superstitieux, par une crainte servile et par une bassesse et une faiblesse d'esprit, s'efiarouchent dès qu'ils voient quelque esprit vif et pénétrant. Il n'y a par exemple qu'à leur donner des raisons naturelles du tonnerre et de ses effets, pour être un athée dans leur esprit. Mais les hypocrites par une malice de démon se transforment en anges de lumière^

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