CHAPITRE X
De l^amour du plaisir par rapport à la morale. — I. Il faut fuir le plaisir, quoiqu'il rende heureux. — II. Il ne doit point nous porter à Famour des biens sensibles.
Nous venons de parler dans les trois chapitres précédents de l'inclination que nous avons pour la conser^ vation de notre être, et comment elle est cause que nous tombons dans plusieurs erreurs. Nous parlerons présentement de celle que nous avons pour le bien-^ être, c*est-à^dire pour les plaisirs et pour toutes les choses qui nous rendent plus heureux et plus contents^ ou que nous croyons capables de cela ; et nous tâcherons de découvrir les erreurs qui naissent de cette inclination.
Il y a des philosophes qui tâchent de persuader aujc hommes, que le plaisir n'est point un bien, et que la douleur n'est point un mal; qu'on peut être heureux au milieu des douleurs les plus violentes, et qu'on peut être malheureux au milieu des plus grands plaisirs. Comme ces philosophes sont fort pathétiques et fort Imaginatifs, ils enlèvent bientôt les esprits faibles et qui se laissent aller à l'impression que ceux qui leur parlent produisent en eux ; car les sloïques sont un peu visionnaires, et les visionnaires sont véhéments ; ainsi ils impriment facilement dans les autres les faux sentiments dont ils sont prévenus. Mais comme il n'y
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a point de conviction contre l'expérience et contre notre sentiment intérieur, toutes ces raisons pompeuses et magnifiques, qui étourdissent et éblouissent Timagination des hommes, s'évanouissent avec tout leur éclat aussitôt que Tâme est touchée de quelque plaisir ou de quelque douleur sensible ; et ceux qui ont mis toute leur confiance dans cette fausse persuasion de leur esprit se trouvent sans sagesse et sans force à la moindre attaque du vice; ils sentent qu'ils ont été trompés et qu'ils sont vaincus.
I. Si les philosophes ne peuvent donner à leurs disciples la force de vaincre leurs passions, du moins ne doivent-ils pas les séduire ni leur persuader qu'ils n'ont point d'ennemis à combattre. Il faut dire les choses comme elles sont : le plaisir est toujours un bien, et la douleur toujours un mal ; mais il n'est pas toujours avantageux de jouir du plaisir, et il est quelquefois avantageux de souffrir la douleur.
Mais pour faire bien comprendre ce que je veux dire, îl faut savoir :
1" Qu'il n'y a que Dieu qui soit assez puissant pour agir en nous, et pour nous faire sentir le plaisir et la douleur : car il est évident à tout homme qui consulte sa raison, et qui méprise les rapports de ses sens, que ce ne sont point les objets que nous sentons qui agissent effectivement en nous, puisque le corps ne peut agir sur l'esprit; et que ce n'est point non plus notre âme qui causé en elle-même son plaisir et sa douleur à leur occasion, car s'il dépendait de l'âme de sentir la douleur, elle n'en souffrirait jamais;
2"" Qu'on ne doit donner ordinairement quelque bien que pour faire faire quelque bonne action ou pour la récompenser; et qu'on ne doit ordinairement faire souffrir quelque mal que pour détourner d'une mébhante action ou pour la punir : et qu'ainsi Dieu agis-