‹ Œuvres de Malebranche (volume 2)Chapitre 238 sur 415 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

l'erreur à Tégard de toutes les choses qu'il est difficile de savoir lorsqu'ils en veulent juger.

l"* Parce qu'ils ont fort peu de temps à employer à la recherche de la vérité.

2° Parce qu'ordinairement ils ne se plaisent guère dans cetle recherche.

3° Parce qu'ils sont très-peu capables d'attention, à cause que la capacité de leur esprit est partagée par le grand nombre des idées des choses qu'ils souhaitent, et auxquelles ils sont occupés même malgré eux.

4° Parce qu'ils s'imaginent tout savoir et qu'ils ont de la peine à croire que des gens qui leur sont infé« rieurs aient plus de raison qu'eux; car^ s'ils souffrent bien qu'ils leur apprennent quelques faits, ils ne souffrent pas volontiers qu'ils les instruisent des vérités solides et nécessaires, ils s'emportent lorsqu'on les contredit et qu'on les détrompe.

5*^ Parce qu'on a de coutume de leur applaudir en toutes leurs imaginations, quelque fausses et éloignées du sens commun qu'elles, puissent être, et de railler ceux qui ne sont pas de leur sentiment, quoiqu'ils ne défendent que des vérités incontestables. C'est à cause des lâches flatteries de ceux qui les approchent qu'ils se conGrment dans leurs erreurs et dans la fausse estime qu'ils ont d'eux-mêmes, et qu'ils se mettent en pos* session de juger cavalièrement de toutes choses.

6* Parce qu'ils ne s'arrêtent guère qu'aux notions sensibles, qui sont plus propres pour les conversations ordinaires et pour se conserver l'estime des hommes, que les idées pures et abstraites de l'esprit, qui servent à découvrir la vérité.

.7* Parce que ceux qui aspirent à quelque dignité tâchent autant qu'ils peuvent de s'accommoder à la portée des autres, à cause qu'il n'y a rien qui excite si fort l'envie et l'aversion des hommes que de paraître avoir

1i RECHlàRCUË DE LA Y£RITK.

des sentiments peu communs. Il est rare que ceux qui ont l'esprit et le cœur occupé de la pensée et du désir de faire fortune, puissent découvrir des vérités cachées ; mais lorsqu'ils en découvrent, ils les abandonnent souvent par intérêt et parce que la défense de ces vérités ne s'accorde pas avec leur ambition. Il faut souvent consentir à l'injustice pour devenir magistrat; une piété solide et peu commune éloigne souvent desbénéfices, etl'amour généreux de la vérité fait très-souvent perdre les chaires où Fon ne doit enseigner que la vérité.

Toutes ces raisons jointes ensemble font que les hommes qui sont beaucoup élevés au-dessus des autres par leurs dignités, leur noblesse et leurs richesses, ou qui ne pensent qu'à s'élever et à faire quelque fortune, sont extrêmement sujets à l'erreur et très-peu capables des vérités un peu cachées. Car entre les choses qui sont nécessaires pour éviter l'erreur dans les questions un peu difficiles, il y en a deux principales qui ne se rencontrent pas ordinairement dans les personnes dont nous parlons, savoir : l'attention de l'esprit, pour bien pénétrer le fond des choses; et la retenue, pour n'en pas juger avec trop de précipitation. Ceux-là même qui sont chnisis pour enseigner les autres, et qui ne doivent point avoir d'autre but que de se rendre habiles pour instruire ceux qui sont commis à leurs soins, deviennent d'ordinaire sujels à l'erreur aussitôt qu'ils deviennent personnes publiques; soit parce qu'ayant très-peu de temps à eux^ ils sont incapables d'attention et de s'appliquer aux choses qui en demandent beaucoup; soit parce que, souhaitant étrangement de paraître savants, ils décident hardiment de toutes choses sans aucune retenue, et ne souffrent qu'avec peine qu'on leur résiste et qu'on les instruise.

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