‹ Œuvres de Malebranche (volume 2)Chapitre 24 sur 415 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

péché et sortant des mains de Dieu^ ne trouvât plus de plaisir dans les biens les plus solides que dans les autres. Ainsi, puisque Dieu l'avait créé pour Tajiner, et que Dieu était son vrai bien, on peut dire que Dieu se faisait goûter à lui, qu'iUe portait à son amour par un sentiment de plaisir, et qu'il lui donnait des satisfactions intérieures dans son devoir qui contre-balauçaient les plus grands plaisirs des sens, lesquelles» depuis le péché, les hommes ne ressentent plus sans une grâce particulière.

Cependant, comme il avait un corps que Dieu voulait qu'il conservât et qu'il regardât comme une partie de lui-môme, il lui faisait aussi sentir par les sens des plaisirs semblables à ceux que nous ressentons dans l'usage des choses qui sont propres pour la conservation de la vie.

On n'ose pas décider si le premier homme, avant sa chute, pouvait s'empêcher d'avoir des sensations agréables ou désagréables dans le moment que la partie principale de son cerveau était ébranlée par Tusage actuel des choses sensibles. Peut-être avait-il cet empire sur soi-même, à cause de sa soumission à Dieu, quoiqu'il paraisse plus vraisemblable de penser le contraire ; car, encore qu'Adam pût arrêter les émotions des esprits et du sang, et les ébranlements du cerveau que les objets excitaient en lui, à cause qu'étant dans l'ordre, il fallait que son corps fût soumis à son esprit, cependant il n'est pas vraisemblable qu'il eût pu s'empêcher d'avoir les sensations des objets dans le temps qu'il n'eût point arrêté les mouvements qu'ils produisaient dans la partie de son corps à laquelle son âme était immédiatement unie ; car l'union de l'âme et du corps consistant principalement dans un rapport mu* tuel des sentiments avec les mouvements des organes, il semble qu'elle eût été plutôt arbitraire que naturelle

8 4 RECHERCnE DE LA VÉRITÉ.

si Adam eût pu ne rien sentir lorsque la principale partie de son corps recevait quelque impression de ceux qui l'environnaient. Je ne prends toutefois aucun parti sur ces deux opinions.

Le premier homme ressentait donc du plaisir dans ce qui perfectionnait son corps comme il en sentait dans ce qui perfectionnait son âme; et, parce qu'il était dans un état parfait, il éprouvait celui de l'âme beaucoup plus grand que celui du corps. Ainsi il lui était infiniment plus facile de conserver sa justice qu'à nous sans la grâce de Jésus-Christ, puisque sans elle nous ne trouvons plus de plaisir dans notre devoir. Il s'est toutefois laissé malheureusement séduire ; il a perdu cette justice par sa désobéissance ^. Ainsi le principal changement qui lui est arrivé, et qui cause tout le désordre des sens et des passions, c'est que, par une jusle punition, Dieu s'est retiré de lui et qu'il n'a plus voulu être son bien, ou plutôt qu'il ne lui a plus fait sentir ce plaisir qui lui marquait qu'il était son bien ; de sorte que les plaisirs sensibles qui ne portent qu'aux biens du corps étant demeurés seuls, et n'étant plus contre-balancés par ceux qui le portaient auparavant à son véritable bien, l'union étroite qu'il avait avec Dieu s'est étrangement affaiblie, et celle qu'il avait avec son corps s'est beaucoup augmentée. Le plaisir sensible, étant le maître, a corrompu son cœur en l'attachant à tous les objets sensibles, et la corruption de son cœur a obscurci son esprit en le dé-

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