LIVRE PREMIER
que si deux poids étant en équilibre dans une balance, je Tenais à en ôter quelqu'un, l'autre la ferait trébucher de son côté sans aucun cbangement de la part du premier poids, puisqu'il demeure toujours le même, ainsi, depuis le péché, les plaisirs des sens ont abaissé l'âme vers les choses sensibles par le défaut de ces délectations intérieures qui contre-balançaient avant le. péché l'inclination que nous avons pour les biens du corps, mais sans un changement aussi considérable de la part des sens qu'on se l'imagine ordinairement.
Yoici la seconde manière d'expliquer les désordres du péché, laquelle est certainement plus raisonnable que celle que nous venons de dire. Elle en est beaucoup différente, parce que le principe en est différent, mais cependant ces deux manières s'accordent parfaitement pour ce qui regarde les sens.
Étant composés d'un esprit et d'un corps, nous avons deux sortes de biens à rechercher, ceux de l'esprit et ceux du corps. I^ous avons aussi deux moyens de reconnaître qu'une chose nous est bonne ou mauvaise : nous pouvons le reconnaître par l'usage de l'esprit seul et par l'usage de l'esprit joint au corps; nous pouvons reconnaître notre bien par une connaissance claire et évidente; nous le pouvons aussi reconnaître par un sentiment confus. Je reconnais par la raison que la justice est aimable; je sais aussi par le goût qu'un tel fruit est bon. La beauté de la justice ne se sent pas; la bonlé d'un fruit ne se connaît pas. Le^ biens du corps ne méritent pas l'application d'un esprit que Dieu n'a fait que pour lui. 11 faut donc que l'esprit reconnaisse de tels biens sans examen et par la preuve courte et incontestable du sentiment. h&& pierres ne sont pas propres à la nourriture : la preuve en est convaincante, et le seul goût en a fait tomber d'accord tous les hommes.
86 RECnERCnE DE LA VÉRITÉ.
Le plaisir et la douleur sont donc les caractères naturels et incontestables du bien et du mal, je Tavoue ; mais ce n'est que pour ces choses-là seulement, qui, ne pouvant être par elles-mêmes ni bonnes ni mauvaises, ne peuvent aussi être reconnues pour telles par une connaissance claire et évidente ; ce n'est que pour ces choses-là seulement, qui, étantau-dessous de Tesprit, ne peuvent ni le récompenser ni le punir. Enfin ce n'est que pour ces choses-là seulement, qui ne méritent pas que l'esprit s'occupe d'elles, et desquelles Dieu ne voulant pas que l'on s'occupe, il ne nous porte à elles que par instinct, c'est-à-dire par des sentiments < agréables ou désagréables.
Mais pour Dieu, qui seul est le vrai bien de Tesprit, qui seul est au-dessus de Tui, qui seul peut le récompenser en mille façons différentes, qui seul est digne de son application, et qui ne craint point que ceux qui le connaissent ne le trouvent point aimable, il ne se contente pas d'être aimé d'un amouB aveugle et d'un amour d'instinct^ il veut être aimé d'un amour éclairé et d'un amour de choix.
Si l'esprit ne voyait dans les corps que ce qui y est véritablement, sans y sentir ce qui n'y est pas, il ne pourrait les aimer ni s'en servir qu'avec beaucoup de peine. Ainsi il est comme nécessaire qu'ils paraissent agréables en causant des sentiments qu'ils n'ont pas. Mais il n'en est pas de même de Dieu : il suffit qu'on le Voie tel qu'il est afin qu'on se porte à l'aimer, et il n'est point nécessaire qu'il se serve de cet instinct de plaisir comme d'une'espèce d'artifice pour s'attirer de l'amour sans le mériter.
Les choses étant ainsi, on doit dire qu'Adam n'était point porté à l'amour de Dieu et aux choses de son devoir par un plaisir prévenant *, parce que la connais-
» Voy. les Éclaircissements.
LfVR£ PRBMI£R. 81
^anee qu'il avait de Dieu comme de son bien, et la joie qu'il ressentait sans cesse comme une suite nécessaire de la vue de son bonheur en s'unissant à Dieu, pouvait surCre pouT rattacher à son devoir et pour le faire agir avec plus de mérite que s'il eût été comme déterminé par un plaisir prévenant. Il était de cette sorte en une pleine liberté ; et c'est peut-être dans cet état que l'Écriture sainte nous le veut représenter par ces paroles : Dieu a fait rhomme dès k commencement, et^ après lui avoir proposé ses commandements y il l'a laissé à lui* même *, c'est-à-dire sans le déterminer par le goût de quelque plaisir prévenant, le tenant seulement attaché ' à lui par la vue claire de son bien et de son devoir. Mais l'expérience a.fait voir, à la honte du libre arbitre et à la gloire de Dieu seul, la fragilité dont Adam était capable dans un état aussi réglé et aussi heureux que celui où il était avant son péché.
Mais on ne peut pas dire qu'Adam se portât à la recherche et à l'usage des choses sensibles par une connaissance exacte du rapport qu'elles pouvaient avoir avec son corps. Car enûn, s'il avait fallu qu'il eût exatniné les conûgurations des parties de quek[ue fruit, celles de toutes les parties de son corps et le rapport qui résultait des unes avec les autres, pour juger si dans la chaleur présente de son sang et dans mille autres dispositions de son corps ce fruit eût été bon pour sa nourriture, il est visible que des choses qui étaient indignes de l'application de son esprit en eussent entièrement rempli la capacité, et cela môme assez inutilementy parce qu'il ne se fût pas conservé longtemps par cette seule voie.
Si l'on considère donc que l'esprit d'Adam n'était pas infini, l'on ne trouvera pas mauvais que nous disions
* Deas ab initio constituit bominem et reliqait illum in manu conûlii suij adjecit mandata et pnecepta sua, etc. EccIk 15, 11.