LIVRE QUATBIEHE
tatives, comment saurions-nous que les choses répondent à nos idées, puisque Dieu ne pense, et par conséquent n'agit pas selon nos perceptions, mais selon les siennes? Or, il suit de ce que le néant n'est point visible, que tout ce qu'on voil clairement, directement, immédiatement, exi>te nécessairement. Je dis ce qu'on voit immédiatement, qu'on y prenne garde, ou ce que l'on conçoit; car, à parler en rigueur, les objets que l'on voit immédiatement sont bien différents de ceux que l'on voil au dehors, ou plutôt que l'on croit voir, ou que l'on regarde; car il est vrai en un sens que l'on ne voit point ces derniers, puisqu'on peut voir ou plutôt croire voir au dehors des objets qui ne sont point, nonobstant que le néant ne soit point visible. Mais il y a contradiction qu'on puisse voir immédiatement ce qui n'est point, car dans le même temps on verrait et l'on ne verrait point, puisque voir rien c'est ne point voir.
Mais quoiqu'il faille être pour être aperçu, tout ce qui est actuellement n'est pas visible pour cela par luimême; car, afin qu'il le fût, il faudrait qu'il pût agir immédiatement dans l'âme, qu'il pût par lui-même éclairer, affecter ou modifier les esprits, autrement notre âme, qui est purement passive^ en tant que capable de perceptions, ne l'apercevrait jamais : car quand même on imaginerait que l'âme fût dans l'objet et le pénétrât, comme l'on suppose ordinairement qu'elle est dans le cerveau et qu'elle le pénètre, elle ne pourrait l'apercevoir, puisqu'elle ne peut pas découvrir les parties qui composent son cerveau, celle-là même oil l'on dit qu'elle fait sa principale résidence. C'est qu'il n'y a rien de visible et d'intelligible par soi-même que ce qui peut agir dans les esprits.
Supposons néanmoins ces deux faussetés: 1° que loyte réalité puisse être aperçue par l'action prétendue
de l'esprit; 2** que l'âme n'ait pas seulement senlîmenl intérieur de son être et de ses modalités, mais qu'elle les connaisse parfaitement. Pourvu qu'on m'accorde seulement que le néant ne soit pas visible, ce que je viens de démontrer, il est bien aisé d'en conclure que les modalités de l'âme ne peuvent représenter l'infini; car on ne peut voir trois réalités où il n'y en a que deux, puisqu'on verrait un néant, une réalité qui ne serait point. On ne peut voir cent réalités oh il n*y en a que quarante, car on verrait soixante réalités qui ne seraient point. On ne peut donc pas voir l'infini dans l'âme ni dans ses modalités finies, car on verrait un infini qui ne serait point. Or le néant n'est ni visible ni intelligible ; donc l'âme ne peut voir dans sa substance ni dans ses modalités une réalité infinie, cette étendue intelligible, par exemple, qu'on voit si clairement être infinie, que Ton est certain que l'âme ne l'épuisera jamais. IVfais pouvoir représenter l'infini, ce n'est pas pouvoir l'apercevoir, pouvoir en avoir une perception fort légère ou infiniment petite, telle qu'est celle que nous en avons, c'est pouvoir le faire apercevoir en soi, et par conséquent le contenir, pour ainsi parler, puisque le néant ne peut être aperçu ; et le contenir môme tel qu'il soit intelligible ou efficace par lui-môme, capable d'aff'ecter la substance intelligente de l'âme.
Il est donc clair que l'âme, que ses modalités, que rien de fini ne peut représenter l'infini, qu'on ne peut voir l'infini qu'en lui-même et que par l'efficace de sa substance; que l'infini n'a point et ne peut avoir d'archétype, ou d'idée distinguée de lui, qui le représente, et qu'ainsi si l'on pense à l'infini il faut qu'il soit. Mais certainement on y pense; on en a, je ne dis pas une compréhension^ ou une perception qui le mesure et qui l'embrasse ; mais on en a quelque perception, c'est-àdire une perception infiniment petite, comparée à une