‹ Œuvres de Malebranche (volume 2)Chapitre 250 sur 415 · LIVRE QUATRIÈME. SOI · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME. SOI

compréhension parfaite ; car on doit bien prendre garde qu'il ne faut pas plus de pensée, ou une plus grande ca. pacité de penser, pour avoir une perception infiniment petite de l'intini, que pour avoir une perception parfaite de quelque chose de fini, puisque toute grandeur finie, comparée à Tinfini ou divisée par l'infini, est à cette grandeur finie comme cette môme grandeur est à l'infini. Gela est évident, parla même raison qui prouve queroiô^s^^ 1 comme 1 esta i 000; que deux, trois, quatre millionièmes est à deux, trois, quatre, comme deux, trois, quatre est à deux, trois, quatre millions : * car quoiqu'on augmente infiniment les zéros, il est clair que la proportion demeure toujours la même. C'est qu'une grandeur ou une réalité finie est égale à une réalité infiniment petite de l'infini, ou par rapport à l'infini : je dis par rapport à l'infini, car le grand et le petit n'est tel que par rapport. Ainsi, il est certain qu'une modalité ou une perception finie en elle-même peut être la perception de Tinfini, pourvu que la perception de l'infini soit infiniment petite par rapport à une perception infinie ou à la compréhension parfaite de l'infini.'

On ne doit pas juger de la grandeur des objets ou de la réalité des idées par la force et la vivacité, ou, pour parler comme l'école, par le degré d'intention des modalités ou des perceptions dont les idées aO'ectent notre âme. La pointe d'une épine qui me pique, un charlion ardent qui me brûle, n'a pas tant de réalité qu'une campagne que je vois. Cependant, la capacité que j'ai de penser est plus remplie par la douleur de la piqûre ou de là brûlure que par la vue de la campagne. De même quand j*ai les yeux ouverts au milieu d'une campagne, j'ai une perception sensible d'une étendue bornée bien plus vive et qui occupe davantage la capacité de mon âme que celle que j'ai quand je pense à

lOi RECHERCHE DE LA VÉRITÉ.

l'étendue les yeux fermés. Mais l'idée de l'étendue qui m'affecle par le sentiment de diverses couleurs n'a pas tant de réalité que celle qui ne m'affecte que de pure inlelleclion; car par la pure intellection je vois de rétendue infiniment au delà de celle que je vois les yeux ouverts. Il ne faut donc pas juger, je ne dis pas de l'efficace, je dis de la réalité des idées par la manière forte ou légère dont elles nous touchent ; mais il en faut juger de ce qu'elles nous touchent, quelque légère que puisse être la modalité dont elles nous tou* j^hent, quelque faible que soit la percepiion que nous en avons. 11 faut juger de leur réalité, paice que nous l'apercevons et que le néant ne peut être aperçu. Je dis ceci pour faire concevoir qu'il n'y a point de contradiction que l'inQni puisse être aperçu par une capacité finie de perception, et pour désabuser ceux qui, trompés par cette contradiction prétendue, soutiennent qu'on n'a point d'idée de l'infini, nonobstant le sentiment intérieur qui nous apprend que nous pensons actuellement à l'infini, ou, pour parler comme les autres, que nous avons naturellement l'idée de Dieu ou de l'être infiniment parfait.

J'aurais pu prouver que les modalités de l'âme ne sont point représentatives de l'infini ni de quoi que ce soit, ou que les idées sont bien différentes des perceptions que nous en avons, par d'autres peuves que celle que je viens de tirer de cette notion commune, que le néant n'est pas visible. Car il est clair que les modalités de l'âme sont changeantes et que les idées sont immuables ; que ses modalités sont particulières, et que les idées sont universelles et générales à toutes les intelligences; que ses modalités sont contingentes, et que les idées sont éternelles et nécessaires ; que ses .modalités sont obscures et ténébreuses, et que les idées sont très-claires et très-lumineuses ; c'est-à-dire

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