‹ Œuvres de Malebranche (volume 2)Chapitre 258 sur 415 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

l'on recherche avec soin, non comment ces ressorts jouent, ni comment leur jeu se communique par l'air, par la lumière et par tous les petits corps qui nous environnent, car cela est presque incompréhensible et n*est pas nécessaire; mais au moins afin que Ton reconnaisse quels en sont les effets. On peut par différentes observations reconnaître les liens qui nous attachent les uns aux autres, mais on ne peut connaître avec quelque exactitude comment cela se fait. On voit sans peine qu'une montre marque les heures; mais il faut du temps pour en savoir les raisons; et il y a tant de ressorts différents dans le cerveau du plus petit des animaux, qu'il n'y a rien de pareil dans les machines les plus composées.

S'il n'est pas possible de comprendre parfaitement les ressorts de notre machine, il n'est pas aussi absolument nécessaire de les comprendre; mais il est absolument nécessaire pour se conduire de bien savoir les effets que ces ressorts sont capables de produire en nous. 11 n'est pas nécessaire de savoir comment une montre est faite pour s'en servir ; mais si l'on s'en veut servir pour régler son temps, il est du moins nécessaire de savoir qu'elle marque les heures. Cependant il y a des gens si peu capables de réflexion qu'on pourrait presque les comparer à des machines purement inanimées. Us ne sentent point en eux-mêmes les ressorts qui se débandent à la vue des objets; souvent ils sont agités sans qu'ils s'aperçoivent de leurs propres mouvements; ils sont esclaves sans qu'ils sentent leurs liens ; ils sont enfin conduits en mille manières différentes sans qu'ils reconnaissent la main de celui qui les gouverne. Ils pensent être les seuls auteurs de tous les mouvements qui leur arrivent; et, ne distinguant point ce qui se passe en eux-mêmes en conséquence d'un acte libre de leur volonté d'avec ce qui s'y produit par l'impression

des corps qui les enyironnent, ils pensent qu'ils se coqduisent eux-mêmes dans le temps qu'ils sont conduits par quelque autre. Mais ce n'est pas ici le lieu d'expliquer ces choses.

Les rapports que l'auteur de la nature a mis entre nos inclinations naturelles afin de nous unir les uns avec les autres semblent encore être plus dignes de notre application et de nos recherches que ceux qui sont entre les corps ou entre les esprits par rappori aux corps. Car tout y est réglé de telle manière que les inclinations qui semblent être les plus opposées à la société y sont les plus utiles lorsqu'elles sont un peu modérées.

Le désir, par exemple, que tous les hommes ont pour la grandeur tend par lui-même à la dissolution de toutes les sociétés. Néanmoins ce désir est tempéré de toile manière par l'ordre de la nature, qu'il sert davantage au bien de l'État que beaucoup d'autres inclinalions faibles et languissantes. Car il donne de l'émulation, il excite à la vertu, il soutient le courage dans le service qu'on rend à la patrie, et l'on ne gagnerait pas tant de victoires, si les soldats et principalement les officiers n'aspiraient à la gloire et aux charge^. Ainsi tous ceux qui composent les armées, ne travaillant que pour leurs intérêts particuliers, ne laissent pas de procurer le bien de tout le pays. Ce qui fait voir qu'il est trèsavantageux pour le bien public que tous les bommes aient un désir secret de grandeur, pourvu qu'il soit modéré.

Mais, si tous les particuliers paraissaient être ce qu'ils sont en effet, s'ils disaient franchement aux autres qu'ils veulent être les principales parties du corps qu'ils composent, et n'en être jamais les dernières, ce ne serait pas le moyen de se joindre ensemble. Tous les membres d'un corps n'en peuvent pas être la tète et le

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cœur ; il faut des pieds et des mains^ des petits aussi bien que des grands, des gens qui obéissent aussi bien que de ceux qui commandent. Et si chacun disait ouvertement qu'il veut commander et ne jamais obéir, comme en effet chacun le souhaite naturellement, il est visible que tous les corps politiques se détruiraient, et que le désordre et l'injustice régneraient partout.

Il a donc été nécessaire que ceux qui ont le plus d'esprit et qui sont les plus propres à devenir les parties nobles de ce corps et à commander aux autres fussent naturellement civils, c'est-à-dire qu'ils fussent portés par une inclination secrète à témoigner aux autres^ par leurs manières et par leurs paroles civiles et honnêtes, qu'ils se jugent indignes que l'on pense à eux, et qu'ils croient être les derniers des hommes, mais que ceux à qui ils parlent sont dignes de toutes sortes d'honneurs, et qu'ils ont beaucoup d'estime et de vénération pour«eux. Enfin, au défaut de la charité et de l'amour de Tordre, il a été nécessaire que ceux qui commandent aux autres eussent l'art de les tromper par un abaissement imaginaire qui ne consiste qu'en civilités et en paroles, afin de jouir sans envie de celte prééminence qui est nécessaire dans tous les corps. Car de cette sorte tous les hommes possèdent en quelque manière la grandeur qu'ils désirent : les grands la possèdent réellement, et les petits et les faibles ne la possèdent que par imagination, étant persuadés en quelque manière par les compliments des autres qu'on ne les regarde pas pour ce qu'ils sont, c'est-à-dire pour les derniers d'entre les hommes.

Il est facile de conclure en passant de ce que nous venons de dire que c'est une très-grande faute contre la civilité que de parler souvent de soi, surtout quand on en parle avantageusement, quoique l'on ait toutes sortes de bonnes qualités, puisqu'il n'est pas permis de

parler aux personnes avec qui l'on converse comme si on les regardait au-dessous de soi, si ce n'est en quelques rencontres, et lorsqu'il y a des marques exté* rieures et sensibles qui nous élèvent au-dessus d'elles. Car enfin le mépris est la dernière des injures: c'est ce qui est le plus capable de rompre la société ; et naturellement nous ne devons point espérer qu'un homme à qui nous avons fait connaître que nous le regardons au-dessous de nous se puisse jamais joindre avec nous, parce que les hommes ne peuvent souffrir d'être la dernière partie du corps qu'ils composent.

L'inclination que les hommes ont à faire des compliments est donc très-propre pour contre-balancer celle qu'ils ont pour l'estime et l'élévation, et pour adoucir la peine intérieure que ressentent ceux qui sont les dernières parties du corps politique. Et l'on ne peut douter que le mélange de ces deux inclinations ne fasse de très-bons effets pour entretenir la société. ' .

Mais il y a une étrange corruption dans ces inclinations, aussi bien que dans l'amitié, la compassion, la bienveillance et les autres qui tendent à unir ensemble les hommes. Ce qui devrait entretenir la société civile est souvent cause de sa désunion et de sa ruine; et, pour ne point sortir de mon sujet, il est souvent cause de la communication et de l'élablissement de l'erreur. II. De toutes les inclinations nécessaires à la société civile, celles qui nous jettent le plus dans l'erreur sont l'amitié, la faveur, la reconnaissance, et toutes les inclinations qui nous portent à parler trop avantageuse* ment des autres en leur présence.

Nous ne bornons pas notre amour dans la personne de nos amis, nous aimons encore avec eux toutes les choses qui leur appartiennent en quelque façon; et comme ils témoignent d'ordinaire assez de passion pour la défense de leurs opinions, ils nous inclinent insensi-

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