LITRE QUATRIÈME
bleitient à les croire, à les approuver, et à les défendre même avec plus d'obstination et de passion qu'ils ne font eux-mêmes; parce qu'ils auraient souvent mauvaise grâce de les soutenir avec chaleur, et qu'on ne peut trouver à redire que nous les défendions. En eux ce serait amour-propre, en nous c'est générosité.
Nous portons de l'affection aux autres hommes pour plusieurs raisons, car ils peuvent nous plaire et nous servir en diff'érentes manières. La ressemblance des humeurs, des inclinations, des emplois, leur air, leurs manières^ leur vertu, leurs biens, l'alTectionou l'estime qu'ils nous témoignent^ les services qu'ils nous ont rendus ou que nous en espérons, et plusieurs autres raisons particulières^ nous déterminent à les aimer. S41 arrive donc que quelqu'un de nos amis, c'est-à-dire quelque personne qui ait les mêmes inclinations, qui soit bien fait, qui parle d'une manière agréable, que nous croyions vertueux ou de grande condition, qui nous témoigne de l'affection et de l'estime, qui nous ait rendu quelque service ou de qui nous en espérions, ou enfin que nous aimions pour quelque autre raison particulière ; s'il arrive, dis-je^ que cette personne avance quelque proposition, nous nous en laissons incontinent persuader sans faire usage de notre raison. Nous soutenons son opinion sans nous mettre en peine si elle est conforme à la vérité, et souvent même contre notre propre conscience, selon l'obscurité et la confusion de notre esprit, selon la corruption de notre cœur, et selon les avantages que nous espérons tirer de notre fausse générosité.
Il n'est pas nécessaire d'apporter ici des exemples particuliers de ces choses, car on ne se trouve presque jamais une seule heure dans une compagnie sans en remarquer plusieurs si Ton y veut faire un peu de réflexion. La faveur et les rieurs, comme Ton dit ordi-
nairement, ne sont que rarement du côté de la vérité, mais presque toujours du côté des personnes que l'on aime. Celui qui parle est obligeant et civil ; il a doDC raison. Si ce qu'il dit est seulement vraisemblable, on le regarde comme vrai; et si ce qu'il avance est absolument ridicule et impertinent, il deviendra tout au moins fort vraisemblable. C'est un bomme qui m'aime, qui m'estime, qui m'a rendu quelque service, qui est dans la disposition et dans le pouvoir de m'en rendre, qui a soutenu mon sentiment en d'autres occasions : je serais donc un ingrat et un imprudent si je m'opposais aux siens, etsi je manquais même à lui applaudir. C'est ainsi qu'on se joue de la vérité» qu'on la fait servir à ses intérôts et qu*on embrasse les fausses opinions les uns des autres.
Un honnête bomme ne doit point trouver à redire qu'on rinstruise et qu'on Téclaire quand on le fait selon les règles de la civilité; et lorsque nos amis se choquent de ce que nous leur représentons modestement qu'ils se trompent, il faut leur permettre de s'aimer euxmêmes et leurs erreurs, puisqu'ils le veulent et qu'on n'a pas le pouvoir de leur commander ni de leur changer l'esprit.
Mais un vrai ami ne doit jamais approuver les erreurs de son ami, car enfin nous devrions considérer que nous leur faisons plus de tort que nous ne pensons lorsque nous défendons leurs opinions sans discernement. Nos applaudissements ne font que leur enfler le cœur et les confirmer dans leurs erreurs; ils deviennent inc-orrigibles; ils agissent et ils décident enfin comme s'ils étaient devenus infaillibles.
D'où vient que les plus riches, les plus poissanls, les plus nobles, et généralement tous ceux qui sont élevés au-dessus des autres, se croient fort souvent infaîUi* blés, et qu'ils se comportent comme s'ils avaient
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beaucoup plus de raison que ceux qui sont d'une condition vile ou médiocre, si ce n'est parce qu'on approuve indifféremment et lâchement toutes leurs pensées? Ainsi l'approbation que nous donnons à nos amis leur fait croire peu à peu qu'ils ont plus d'esprit que les autres, ce qui les rend fiers^ hardis, imprudents et capables de tomber dans les erreurs les plus grossières sans s'en apercevoir.
G*est pour cela que nos ennemis nous rendent souvent un meilleur service et nous éclairent beaucoup plus l'esprit par leurs oppositions que ne font nos amis par leurs approbations; parce que nos ennemis nous obligent de nous tenir sur nos gardes et d'être attentifs aux choses que nous avançons; ce qui seul suffit pour nous faire reconnaître nos égarements. Mais nos amis ne font que nous endormir et nous donner une fausse confiance qui nous rend vains et ignorants. Les hommes ne doivent donc jamais admirer leurs amis et se rendre à leurs sentiments par amitié, de môme qu'ils ne doivent jamais s'opposer à ceux de leurs ennemis par inimitié ; mais ils doivent se défaire de leur esprit flatteur ou contre-disant pour devenir sincères et approuver l'évidence et la vérité partout où ils la trouvent.
Nous devons aussi nous bien mettre dans l'esprit que la plupart des hommes sont portés à la flatterie ou à nous faire des compliments par une espèce d'inclination naturelle, pour paraître spirituels, pour attirer sur eux la bienveillance des autres, et dans l'espérance de quelque retour, ou enfin par une espèce de malice et de raillerie ; et nous ne devons pas nous laisser étourdir par tout ce que l'on peut nous dire. Ne voyonsnous pas tous les jours que des personnes qui ne se connaissent point ne laissent pas de s'élever l'un l'autre jusques aux nues la première fois même qu'ils se voient
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et qu'ils se parlent? et qu'y a-t-il de plus ordinaire que de voir des gens qui donnent des louanges hyperboli • ques et qui témoignent des mouvements extraordinaires d'admiration à une personne qui vient de parier en public, môme en présence de ceux avec lesquels ils s'en sont moqués quelque temps auparavant? Toutes les fois qu'on se récrie, qu'on pâlit d'admiration^ et comme surpris des choses que l'on entend, ce n'est pas une bonne preuve que celui qui parle dit des merveilles, mais plutôt qu'il parle à des hommes flatteurs, qu'il a des amis ou peutrôtre des ennemis qui se divertissent de lui. C'est qu'il parle d'une manière engageante, qu'il est riche et puissant ; ou, si on le veut, c'est une assez bonne preuve que ce qu'il dit est appuyé sur les notions des sens confuses et obscures, mais fort touchantes et fort agréables, ou qu'il a quelque feu d'imagination, puisque les louanges se donnent à l'amitié, aux richesses, aux dignités, aux vraisemblances, et très-rarement à la vérité.
On s'attendra peut-être qu'ayant traité en général des inclinations des esprits, je doive descendre dans un détail exact de tous les mouvements particuliers qu'ils ressentent à la vue du bien et du mal ; c'est-àdire que je doive expliquer la nature de l'amour, de la haine, de la joie, de la tristesse et de toutes les passions intellectuelles tant générales que particulières, tant simples que composées. Mais je ne me suis pas engagé à expliquer tous les différents mouvements dont les esprits sont capables.
Je suis bien aise que l'on sache que mon dessein principal dans tout ce que j'ai écrit jusqu'ici de la recherche de la vérité a été de faire sentir aux hommes leur faiblesse et leur ignorance, et que nous sommes tous sujets à l'erreur et au péché. Je l'ai dit, et je le dis encore, peut-être qu'on s'en souviendra: je n'ai