LIVRE CINQUIEME
que nous ne devons dépendre que de nous-mêmes ; qu'il ne faut point s'affliger de la perte de son honneur, de ses biens, de ses amis, de ses parents ; qu'il faut toujours être égal et sans la moindre inquiétude, quoi qu'il puisse arriver ; que l'exil, les injures, les insultes, les maladies et la mort môme ne sont point des maux, et qu'il nefantpoint les craindre ou lesfuir^. Enfin ils nous disent une infinité de choses semblables que nous sommes assez portés à croire, tantà cause que notre orgueil nous fait aimer l'indépendance, que parce que la raison nous apprend en effet que la plupart des maux qui nous affligent véritablement ne seraient pas capables de nous affliger, si toutes choses étaient dans l'ordre. Mais Dieu nous a donné un corps, et par ce corps il nous a unis à toutes les choses sensibles. Le péché nous a assujettis à ce corps, et par notre corps il nousa rendus dépendants de toutes les choses sensibles. C'est l'ordre de la nature, c'est la volonté du Créateur, que tous les êtres qu'il a faits tiennent les uns aux autres. Nous sommes unis en quelque manière à tout l'univers, et c'est le péché du premier homme qui nous a rendus dépendants de tous les êtres auxquels Dieu nous avait seulement unis. Ainsi, il n'y a personne présentement qui ne soit en quelque manière uni et assujetti tout ensemble à son corps, et par son corps à ses parents, à ses amis, à sa ville, à son prince, à sa patrie, à son habit, h sa maison, à sa terre, à son cheval, à son chien, à toute
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hommes de ne point sentir de douleur lorsqu'on les frappe, ou de ne point sentir de plaisir lorsqu'ils mangent avec appétit, ainsi les stoïciens n'ont pas raison, ou peut-être se raillent-ils de nous, lorsqu'ils nous prèctient de n'être point affligés de la mort d'un père, de la perte de nos biens, d'un exil, d'une prison et de choses semblables, et de ne point nous réjouir dans les heureux succès de nos affaires ; car nous sommes unis à notre patrie, à nos biens, à nos parents, etc., par une union naturelle et qui présentement ne dépend point de notre volonté.
Je veux bien que la raison nous apprenne que nous devons souffrir l'exil sans tristesse, mais la môme raison nous apprend que nous devons aussi souffrir qu'on nous coupe un bras sans douleur. L'âme est au-dessus du corps, et, selon la lumière de la raison, son bonheur ou son malheur ne doivent point dépendre de lui. Mais l'expérience nous prouve assez que les choses ne sont point comme notre raison nous dit qu'elles doivent être, et il est ridicule de philosopher contre l'expérience.
Ce n'est pas ainsi que les chrétiens philosophent. Ils ne nient pas que la douleur soit un mal, qu'il n'y ait de la peine dans la désunion des choses auxquelles nous sommes unis par la nature, et qu'il ne soit difficile de se délivrer de l'esclavage où le péché nous a réduits, ils tombent d'accord que c'est un désordre que l'âme dépende de son corps; mais ils reconnaissent qu'elle