CHAPITRE III
Explication particulière de tous les changements qui arrivent au corps et à l'âme dans les passions.
Ou peut distinguer sept choses dans chacune de nos passions, excepté dans l'admiration, laquelle aussi n'est qu'une passion imparfaite.
La première chose est le jugement que l'esprit porte d'un objet, ou plutôt c'est la vue confuse ou distincte du rapport qu'un objet a avec nous.
La seconde est une actuelle détermination du mouvement de la volonté vers cet objet, supposé qu'il soit ou qu'il paraisse un bien. Avant cette vue, le mouvement naturel de l'âme ou était indéterminé, c'est-à-dire qu'il se portait vers le bien en général ; ou il était déterminé ailleurs par la connaissance de quelque autre objet particulier. Mais dans le moment que l'esprit aperçoit le rapport que cet objet nouveau a avec lui, ce mouvement général de la volonté est aussitôt déterminé conformément à ce que l'esprit aperçoit. L'âme s'approche de cet objet par son amour, afin de le goûter
1(S KECHERCHE DE LA T^HITÉ.
est Tif, plus elle s'attache au bien qui semble le produire.
Mais si cet objet particulier est considéré comme mauvais ou comme capable de nous priver de quelque bien, il n'arrive point de nouvelle détermination au mouvement de la volonté, m^is seulement une augmentation de mouvement vers le bien opposé à cet objet qui paraît mauvais, laquelle augmentation est d'autant plus grande que le mal paraît plus à craindre. Car, en effet, on ne hait que parce que Ton aime, et le mal qui est hors de nous n'est jugé mal que par rapport au bien dont il nous prive. Ainsi le mal étant considéré comme la privation du bien, fuir le mal c'est fuir la privation du bien, c'est-à-dire tendre vers le bien. Il n'arrive donc point de nouvelle détermination dans le mouvement naturel de la volonté à la rencontre d'un objet qui nous déplaît, mais seulement un sentiment de douleur, de dégoût ou d'amertume, que l'auteur de la nature imprime en Tàme comme une péiee naturelle de ce qu'elle est privée du bien ^. La raison toute seule ne suffisait pas pour l'y porter, il fallait encore ce sentiment affligeant et pénible pour la réveiller. Ainsi dans toutes les passions, tous les mouvements de r&me vers le bien ne sont que des mouvements d'amour. Mais parce qu'on est touché de divers sentiments selon lesdifférentes circonstances quiaccompagnent la vue du bien et le mouvement de VÊJooe vers le bien> on confond les sentiments avec les émotions de l'âme, et on imagine autant de différents mouve-
1 Avant le péché ce sentiment n'était point une peine, mmis seulement un avertissement ; parce que, comme J'ai déjà dit, Adam pouvait, lorsqu'il le voulait, arrêter le mouvement des esprits animaux qui causaient la douleur. Ainsi s'il sentait de la douleur, c'est qu'il le voulait bien ; ou plutôt il n'en sentait point, parce qu'il n'en voulait point sentir.
LIVRB CnrOUIÈUE. 149
ments dans les passions qn'il y a de différents sentiments. Or, il faut ici remarquer que la douleur est un mal réel et véritable, et qu'elle n'est pas plus la privation du plaisir que le plaisir est la privation de la douleur ; car il 7 a différence entre ne point sentir de plaisir ou être privé du sentiment de plaisir et souffrir actuellement de la douleur. Ainsi tout mal n'est pas tel précisément à cause qu'il nous prive du bien, mais seulementy comme je me suis expliqué, le mal qui est hors de nous et qui n'est point une manière d'être qui soit en nous. Néanmoins, comme par les biens et les maux on entend d'ordinaire les choses bonnes et mauvaises, et non pas les sentiments de plaisir et de douleur, qui sont plutôt les marques naturelles par lesquelles l'àme distingue le bien d'avec le mal, il semble qu'on peut dire sans équivoque que le mal n'est que la privation du bien, et que le mouvement naturel de l'àme qui Téloigne du mal est le même que celui qui la porte au bien. Car enfin, tout mouvement naturel étant une impression de l'auteur de la nature,- qui n'agit que pour lui et qui ne peut nous tourner que vers lui, le véritable mouvement de l'âme est toujours essentiellement amour du bien, et n'est que par accident fuite du mai.
Il est vrai que la douleur se peut considérer comme un mal; et en ce sens le ntouvement des passions
qu'elle excite n'est point réel ; car on ne veut point la.
douleur; et si l'on veut positivement que la douleur
ne soit pas, c est qu'on veut positivement la coûser—
va lion ou la perfection de son être.
La troisième chose qu'on peut remarquer dans cha-
La quatrième est une nouvelle déleiminalîoQ du cours des esprits et du sang vers les parties extérieures du corps et vers celles du dedans. Avant la vue de l'objet de la passion^ les esprits animaux étaient répandus dans tout le corps, pour en conserver généralement toutes les parties; mais^ à la présence do nouvel objet, toute cette économie se trouble. La plupart des esprits sont poussés dans les muscles des bras, des jambes, du visage et de toutes les parties extérieures du corps, afin de le mettre dans la disposition propre à la passion qui domine, et de lui donner la contenance et le mouvement nécessaire pour l'acquisition du bien ou pour la fuite du mal qui se présente. Que si les forces de l'bomme ne lui suffisent pas dans le besoin qu'il en a, ces mêmes esprits sont distribués de telle manière qu'ils lui font proférer machinalement certaines paroles et certains cris, et qu'ils répandent sur son visage et sur le reste de son corps un certain air capable d'agiter les autres de la môme passion dont il est ému. Car, comme les hommes et les animaux tiennent ensemble par les yeux et par les oreilles, lorsque quelqu'un est agité, il ébranle nécessairement tous ceux qui le regardent et qui l'entendent, et il fait naturellement sur leur imagination une impression qui les (rouble et qui les intéresse à sa conservation.
Pour le reste des esprits animaux, il descend avec violence dans le cœur, les poumons, le foie, la rate et les autres viscères, afin de tirer contribution de toutes ces parties et de les hâter de fournir en peu de temps les esprits nécessaires pour conserver le corps dans l'action extraordinaire où il doit être, ou pour l'acquisition du bien ou pour la fuite du mal.
La cinquième est l'émotion sensible de l'âme, qui se sent agitée par ce débordement inopiné d'esprits.
LIVQS ONQUTKME, 151
Celte émotion sensible de l'âme accompagne toujours ce mouvement d'esprits, afin qu'elle prenne part à tout ce qui touche le corps; de môme que le mouvement des esprits s'excite dans le corps dès que l'âme est portée vers quelque objet. L'âme étant unie au corps et le corps à l'âme, leurs mouvements sont réciproques.
La sixième sont les sentiments différents d'amour, d'aversion, de joie, de désir, de tristesse, causés non par la vue intellectuelle du bien ou du mal, comme ceux dont on vient de parler, mais par les différents ébranlements que les esprits animaux causent dans le cerveau.
La septième est un certain sentiment de joie, ou plutôt de douceur intérieure, qui arrête l'âme dans sa passion et qui lui témoigne qu'elle est dans l'état où il est à propos qu'elle soit par rapport à l'objet qu'elle considère. Cette douceur intérieure accompagne généralenient toutes les passions, celles qui naissent de la vue d'un mal aussi bien que celles qui naissent de la vue d'un bien, la tristesse comme la joie. C'est cette douceqr qui nous rend toutes nos passions agréables, et qui nous porte à y consentir et à nous y abandonna Enfin c'est cette douceur qu'il faut vaincre par la dbtic(Bur de la grâce et par la joie de la foi et de la raison ; car, comme la joie de l'esprit résulte toujours de la connaissance certaine ou évidente que l'on est dans le meilleur état où l'on puisse être par rapport aux choses qu'on aperçoit, ainsi la douceur des passions est une suite naturelle du sentijQdent confus que l'on a qu'on est dans le meilleur état où l'on puisse être par rapport aux choses que l'on sent. Or il faut vaincre, par la joie de l'esprit et par la douceur de la grâce, la fausse douceur de nos passions qui nous rend esclaves des biens sensibles.
i52 BECflBRCne DE tA YÉHITÉ.
Toutes ces choses que nous venons de dire se rencontrent dans toutes les passions, si ce n*est lorsqu'elles s'excitent par des sentiments confus et que l'esprit n'aperçoit point ni de bien ni de mal qui les puisse causer, car alors il est évident que les trois pre^ mières choses ne s'y rencontrent point.
On voit aussi que toutes ces choses ne sont poitA libres, qu'elles sont eu nous sans nous, eèmème maigre nous, depuis le péché, et qu'il n'y a que le consentement de notre volonté qui dépende véritablement de nous. Mais il semble à propos d'expliquer plus au long toutes ces choses et de les rendre plus sensibles par quelques exemples.
Supposons donc qu'un homme reçoive actuelleaient quelque affront, ou qu'étant naturellement d'une imagination forte et vive ou échauffée par quelque accident, comme par une maladie ou par une retraite de chagrin et de mélancolie, il se figure dans son cabinet que tel, qui ne pense pas môme à lui, est en état et dans la volonté de lui nuire; là vue sensible ou rimagination du rapport des actions de son ennemi avec ses propres desseins sera la première cause de sa passion.
Il n'est pas môme absolum^fc nécessaire que cet homme reçoive ou s'imagi^BRevoir quelque affront, ou trouver quelque opo^mion dans ses desseins, afin quç le mouvement de s^olonté reçoive quelque nouvelle détermination : il suffit pour cela qu'il le pense par l'esprit seul et sans que le corps y ait de part. Mais comme cette nouvelle détermination ne serait pas une détermination de passion, mais une pure inclination très-faible et très-languissante, il faut plutôt supposer que cet homme souffre actuellement quelque grande opposition dans ses desseins, ou qu'il s'imagine fortement qu'on lui en doit faire, que d'en sup-