‹ Œuvres de Malebranche (volume 2)Chapitre 284 sur 415 · LIVRE CINOUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINOUIÈME

succédant à Tamour, ne manquera pas de nous faire imaginer dans Tobjet de notre passion tous les défauts qui peuvent être un sujet d'aversion. Nous verrons dans cette môme personne des qualités toutes contraires à celles que nous, y admirions auparavant. Nous aurons honte de l'avoir aimée, et la pasiion dominante ne manquera pas de se justifier et de rendre ridicule celle dont elle a pris la place.

La puissance et Tinjustice des passions ne se bornent pas encore aux choses que nous venons de dire, elles s'étendent infiniment plus loin. Nos passions ne nous déguisent pas seulement leur objet principal, mais encore toutes les choses qui y ont quelque rapport. Nonseulement elles nous rendent aimables toutes les qualités de nos amis, mais encore la plupart des qualités des amis de nos amis. Elles passent môme plus avant dans ceux qui ont quelque étendue et quelque force d'imagination; car leurs passions ont sur leur esprit une domination si vaste et si étendue, qu'il n'est pas possible d'en marquer les bornes.

Les choses que je viens de dire sont des principes si généraux et si féconds d'erreurs, de préventions et d'injustices, qu'il est impossible d'en faire remarquer toutes les suites. La plupart des vérités ou plutôt des erreurs de certains lieux, de certains temps, de certaines communautés, He certaines f<imilles, en sont des conséquences . Ce qui est vrai en Espagne est faux en France ; ce qui est vrai à Paris est faux à Rome; ce qui est certain chez les jacobins est incertain chez les cordcliers; ce qui est indubitable chez les cordeliers semble ôtre une erreur chez les jacobins. Les jacobins se croient obligés de suivre saint Thomas, et pourquoi? c'est souvent parce que ce saint docteur était de leur ordre. Les cordcliers au contraire embrassent les sentiments de Scot, parce que Scot était cordelier.

Il y a de môme des vérités et des erreurs de certains temps. La terre tournait il y a deux mille ans; elle est demeurée immobile jusqu'à nos jours; et voici qu'elle commence à s'ébranler. On a brûlé autrefois Aristote; un concile provincial, approuvé par un pape, a Irèssagement défendu qu'on enseignât sa physique. On l'a admiré depuis ce temps-là, et voici qu'on commence à le mépriser. Il y a des opinions reçues présentement dans les écoles qui ont été rejetées comme des hérésies, et ceux qui les soutenaient excommuniés comnae des hérétiques par quelques évêques ; parce que les passions causant des factions, les factions produisent de ces vérités ou de ces erreurs aussi inconstantes que la cause qui les excite. Par exemple, les hommes sont indifl'érents à l'égard de la stabilité de la terre et de la forme * de corporéité; mais ils ne sont point indifférents pour ces opinions lorsqu'elles sont soutenues par ceux qu'ils haïssent. Ainsi, l'aversion soutenue par quelque sentiment confus de piété fait naître un zèle indiscret, qui s'échauffe et qui s'allume peu à peu, et qui produit enfin de ces événements qui ne paraissent étranges à tout le monde que longtemps après qu'ils sont arrivés.

On a de la peine à s'imaginer que la passion aille jusque-là ; mais c'est que Ton ne sait pas que nos passions s'étendent à tout ce qui les peut satisfaire. Anian ne voulait peut-ôtre point de mal à tout le peuple juif : mais Mardochée ne le salue pas, il est Juif: il faut donc perdre toute la nation, la vengeance en sera plus magnifique.

Il s'agit, entre des plaideurs, de savoir qui a droit à une terre : ils ne devraient apporter que leurs titres et ne dire que ce qui a rapport à leur affaire, ou qui la peut rendre meilleure. Cependant ils ne manquent pas

< Conn'Ie (TAngL, par Spelman, l'an 128T.

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de dire toute sorte de mal les uns des autres, de se contredire en toutes choses, de former des contestations et des accusations inutiles, et d'embrouiller leur procès d'une infinité'd'accessoires qui conrondent le principal. Enfin toutes les passions s'étendent aussi loin que la vue.de l'esprit de ceux qui en sont émus; je veux dire qu'il n'y a aucune chose que nous pensions avoir quelque rapport avec l'objet de nos passions, à laquelle le mouvement de ces passions ne s'étende.. Et voici comment cela se fait.

Les traces des objets sont tellement liées les unes les autres dans le cerveau, qu'il est impossible que le cours des esprits en réveille quelqu'une avec force, que plusieurs autres ne se rouvrent en môme temps. L'idée principale de la chose à laquelle on pense est donc nécessairement accompagnée d'un grand nombre d'idées accessoires, lesquelles s'augmentent d'autant plus que l'impression des esprits animaux est plus violente. Or, cette impression des esprits ne peut manquer d'êlre violente dans les passions, à cause que les passions poussent sans cesse dans le cerveau, en abondance et avec beaucoup de force, les esprits propres pour conserver les traces des idées qui représentent leur objel. Ainsi^ le mouvement d'amour ou de haine ne s'étend pas seulement à l'objet principal de la passion, mais encore à toutes les choses que l'on reconnaît avoir quelque rapport à cet objet; parce que le mouvement de l'âme, dans la passion, suit la perception de l'esprit, de même que le mouvement des esprits animaux, dans le cerveau, suit les traces du cerveau, tant éelles qui réveillent ridée principale de l'objet de la passion que les autres qui y ont rapport.

Il ne faut donc pas s'étonner si les hommes poussent si loin leur haine ou leur amour, et s'ils font des actions si bizarres et si surprenantes. Il y a une raison particu-

190 RECnERCnE DE LA VÉRITÉ.

Hère de tous ces effets, quoique nous ne la connaissions pas. Leurs idées accessoires ne sont point toujours semblables aux nôtres; nous ne les pouvons connaître. Ainsi, il y a toujours quelque raison particulière qui les fait agir d'une manière qui nous parait si extravagante.

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