‹ Œuvres de Malebranche (volume 2)Chapitre 283 sur 415 · LIVRE GINQUiiME · texte numérisé non relu

LIVRE GINQUiiME

changemeDls par le mouvement des corps qui les rencontrent.

Il faut dire à peu près la môme chose de nos passions. Nous attribuons imprudemment aux objets qui les causent ou qui semblent les causer toutes les dispositions de notre cœur, notre bonté, notre douceur, notre malice, notre aigreur et toutes lés autres qualités de notre esprit. L'objet qui fait naître en nous quelque passion, nous parait en quelque façon renfermer en lui-même ce qui se réveille en it^ous lorsque nous pensons à lui ; de même que les objets sensibles nous paraissent renfermer en eux-mêmes les sensations qu'ils excitent en nous par leur présence. Lorsque nous aimons quelque personne, nous sommes naturellement portés à croire qu'elle nous aime, et nous avons quelque peine à nous imaginer qu'elle ait dessein de nous nuire, ni de s'opposer à nos désii^s. Mais si la haine succède à l'amour, nous ne pouvons croire qu'elle nous veuille du bien ; nous interprétons toutes ses actions en mauvaise part; nous sommes toujours sur nos gardes et dans la défiance, quoiqu'elle ne pense pas à nous ou qu'elle ne pense qu'à nous rendre service. Enfin nous attribuons injustement à la personne qui excite en nous quelque passion toutes les dispositions de notre cœur; de même que nous attribuons imprudemment aux objets de nos sens toutes les qualités de notre esprit.

De plus, par la même raison que nous croyons que

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aversions, si le bien que nous recherchons ne peut être possédé tout entier de plusieurs : car si plusieurs personnes peuvent le posséder sans le diviser, comme le souverain bien, la science, la vertu, etc., il arrive tout le contraire. Nous pensons aussi que Ton hait, que l'on fuit, que Ton craint les mômes choses que nous; et de là viennent les liaisons et les conspirations secrètes ou manifestes selon la nature et Tétat de la chose que Ton hait, par le moyen desquelles liaisons nous espérons de nous délivrer de nos misères.

Nous attribuons donc aux objets de nos passions les émotions qu'ils produisent en nous; et nous pensons que tous les autres hommes, et même quelquefois que les bétes en sont agitées comme nous. Mais outre cela nous jugeons encore plus témérairement que la cause de nos passions, qui n'est souvent qu'imaginaire, est réellement dans quelque objet.

Lorsque nous avons un amour passionné pour quelqu'un, nous jugeons que tout en est aimable. Ses grimaces sont des agréments; sa difformité n'a rien de choquant ; ses mouvements irréguliers et ses gestes mal composés sont justes, ou pour le moins ils sont naturels. S'il ne parle jamais, c'est qu'il est sage; s'il parle toujours, c'est qu'il est plein d'esprit; s'il parle de tout, c'est qu'il est universel ; s'il interrompt les autres sans cesse, c'est qu'il a du feu, de la vivacité, du brillant; enfin s'il veut toujours primer, c'est qu'il le mérite. Notre passion nous couvre ou nous déguise de cette sorte tous les défauts de nos amis, et au contraire elle relève avec éclat leurs plus petits avantages.

Mais si celte amitié qui n'est fondée, comme les autres passions, que sur l'agitation du sang et des esprits animaux, vient à se refroidir faute de chaleur ou d'esprits propres à l'entretenir; et si l'intérêt ou quelque faux rapport change la disposition du cerveau, la haine,

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