‹ Œuvres de Malebranche (volume 2)Chapitre 290 sur 415 · LIVRE CINQUIÂMB. S · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÂMB. S

de les appeler ainsi, ces esprits froids et languissants, qui sont les plus capables de découvrir les véritésles plus solides et les plus cachées ; ils peuvent écouter, dans un plus grand silence de leurs passions, la vérité qui les enseigne, dans le plus secret de leur raison : mais, malheureusement pour eux, ils ne pensent point à s'appliquer à ses paroles ; elle parle sans éclat sensible et d'une voix basse, et ce n'est que le bruit qui les réveille. Il n'y a que le brillant, que le grand et le magniOque en apparence, et selon le jugement des sens, qui les convainque : ils se plaisent à se laisser éblouir; ils aiment mieux entendre ces philosophes qui ne racontent que leurs visions et leurs songes, et qui assurent, comme les faux prophètes, que la vérité leur a parlé, lorsque la vérité ne leur a point parlé, que d'entendre la vérité même. Il y a plus de quatre mille ans que l'orgueil humain leur débite des mensonges sans qu'ils s'y opposent; ils les respectent môme et les conservent comme des traditions saintes et divines. Il semble que le Dieu de la vérité ne soit plus avec eux ; ils ne pensent plus à lui; ils ne le consultent plus; ils ne méditent plus, et ils couvrent leur paresse et leur nonchalance des apparences trompeuses d'une sainte humilité.

Il est vrai que nous ne pouvons découvrir la vérilé par nous-mêmes ; mais nous le pouvons toujours avec celui qui nous éclaire, et nous ne le pouvons jamais par le secours de tous les hommes joints ensemble. Ceux mêmes qui la connaissent le mieux ne nous la sauraient faire voir, si nousn'interrogeons nous-mêmes celui qu'ils ont interrogé, et s'il ne répond à notre attention comme il a répondu à la leur. Il ne faut donc point croire les hommes parce que les hommes ont parlé, car tout homme- est trompeur; mais parce que celui qui ne peut tromper nous a parlé, et nous

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devons sans cesse interroger celui qui ne peut jamais tromper. Nous ne devons point croire ceux qui ne parient qu'aux oreilles, qui n'instruisent que le corps, qui n'agissent au plus que sur Timaginalion ; mais nous devons écouter attentivement et croire fidèlement celui qui parle à Tesprit, qui instruit la raison, et qui, pénétrant jusque dans le plus secret de l'homme intérieur, est capable de l'éclairer et de le fortiGer contre Thomme extérieur et sensible, qui le séduit el qui le maltraite sans cesse. Je répète souvent ces choses, parce que je les crois très-dignes d'une sérieuse réflexion. C'est Dieu seul qu'il faut honorer : il n'y a que lui qui soit capable de répandre en nous la lumière, comme il n'y a que lui qui soit capable de produire en nous les plaisirs.

Il se rencontre quelquefois dans les esprits animaux et dans le reste du corps une certaine disposition qui excite à la chasse, à la danse, à la course, et généralement à tous les exercices où la force et l'adresse du corps paraissent le plus. Cette disposition est fort ordinaire aux jeunes gens, et principalement à ceux dont le corps n'est pas encore tout à fait formé. Les enfants ne peuvent demeurer en place, ils sont toujours en action lorsqu'ils suivent leur humeur. Gomme leurs muscles ne sont pas encore fortifiés ni môme tout à fait achevés, Dieu, qui, comme auteur de la nature, règle les plaisirs de l'àme par rapport au bien du corps, leur fait trouver du plaisir dans l'exercice aûn que leur corps se fortifie. Ainsi, dans le temps que les chairs et les fibres des nerfs sontencore molles, les chemins par lesquels il est nécessaire que les esprits animaux s'écoulent pour produire toutes sortes de mouvements se tracent et se conservent, et il ne s'amasse point d'humeurs qui les ferment ou qui, s'étant pourries, corrompent quelque partie.

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