‹ Œuvres de Malebranche (volume 2)Chapitre 291 sur 415 · LIVRE GIlVQUlilfB. tOS · texte numérisé non relu

LIVRE GIlVQUlilfB. tOS

Le sentiment confus que les jeunes gens ont de la disposition de leur corps fait qu'ils se plaisent dans la vue de sa force et de son adresse. Ils s'admirent lorsqu'ils en savent mesurer les mouvements ou lors* qu'ils sont capables d'en faire d'extraordinaires; ils souhaitent même d'être en présence de gens qui les considèrent et qui les admirent. Ainsi ils se fortiûent peu à peu dans la passion pour tous les exercices du corps, laquelle est une des principales causes de l'ignorance et de la brutalité des hommes. Car, outre le temps que l'on perd dans ces exercices, le peu d'usage que l'on fait de son esprit est cause que la partie principale du cerveau, dont la flexibilité fait la force et la vivacité de l'esprit, devient entièrement inflexible, et que les esprits animaux ne se répandent pas facilement dans le cerveau d'une manière propre pour penser à ce que l'on veut

C'est ce qui rend la plupart des gens de guerre et de la noblesse incapables de s'appliquer à quoi que ce soit. Ils raisonnent de toutes choses à la cavalière, comme l'on dit ordinairement; et si l'on prétend leur dire ce qu'ils ne veulent pas entendre, au lieu de penser à ce qu'il faut répondre leurs esprits animaux se conduisent insensiblement dans les muscles qui font lever la bras. Ils répondent presque sans réflexion par quelque coup ou par quelque geste menaçant, à cause que, les esprits étant agités par les paroles qu'ils, entendent, ils se portent vers les endroits les plus ouverts par l'habitude de l'exercice. Le sentiment qu'ils ont de la force de leur corps les confirme dans ces manières insolentes» et la

t06 RECHERCHE DE LA VÉRITÉ.

Il n'est pas possible de s'ôtre appliqué à quelque étude ou de faire actuellement profession de quelque science sans qu'on le sache ; on ne peut être auteur ou docteur sans s'en souvenir. Mais ce seul souvenir produit naturellement dans l'esprit de bien des gens un si grand nombre de défauts qu'il leur serait très^vantageux de n'avoir point la qualité dont ils se font honneur. Gomme ils s'imaginent qu'elle fait leur plus bel endroit, ils la considèrent toujours avec plaisir; ils la présentent aux autres avec toute l'adresse possible, et ils prétendent qu'elle leur donne le droit de juger de toutes choses sans les examiner. Si l'on est assez imprudent pour les contredire, ils tâchent d'abord d'insinuer avec adresse et avec un air de douceur et de charité ce qu'ils sont et le droit qu'ils ont de décider. Mais si l'on est ensuite assez hardi pour leur résister et qu'ils manquent de réponse, ils disent alors ouvertement et ce qu'ils pensent d'eux-mêmes et ce qu'ils pensent de ceux qui leur résistent.

Tout sentiment intérieur de quelque avantage que l'on possède enfle naturellement le courage. Un cavalier qui se sent bien monté et bien armé, qui ne manque ni de sang ni d'esprits, est prêt de tout entreprendre; la disposition où il se trouve le rend généreux et hardi. Il en est de même d'un homme d'étude, lorsqu'il se croit savant et que l'enCure de son cœur lui a corrompu l'esprit. Il devient, si cela se peut dire, généreux et hardi contre la vérité. Quelquefois il la combat témérairement sans la reconnaître, et quelquefois il la trahit après l'avoir reconnue ; et, se confiant dans sa fausse érudition, il est toujours prêt de soutenir l'aftirmalive ou la négative, selon que l'esprit de contradiction le possède.

11 n'en est pas de même de ceux qui ne se piquent point de science; ils ne sont point décisifs. 11 est rare

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