‹ Œuvres de Malebranche (volume 2)Chapitre 293 sur 415 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

montrent là fausseté passent pour présomptueux et pour téméraires.

Les vérités sont de tous les temps. Si Aristote en a découvert quelques-unes, Ton en peut aussi découvrir aujourd'hui. Il faut prouver les opinions de cet auteur par des raisons que Ton puisse recevoir; car si les opinions d'Aristote étaient solides de son temps, elles le seront encore maintenant. C'est une illusion que de prétendre prouver par des autorités humaines les vérités de la nature. Peut-être que l'on peut prouver qu'Aristote a eu de certaines pensées sur de certains sujets; mais ce n'est pas être fort raisonnable que de lire Aristote ou quelque auteur que ce soit avec beaucoup d'assiduité et de peine pour en apprendre historiquement les opinions et pour en instruire les autres.

On ne peut considérer sans quelque émotion que certaines universités, qui ne sont établies que pour la recherche et la défense de la vérité, soient devenues des sectes particulières, qui font gloire d'étudier et de défendre les sentiments de quelques hommes. On ne peut lire sans quelque indignation les livres que les philosophes et les médecins composent tous les jours, dans lesquels les citations sont si fréquentes, qu'on les prendrait plutôt pour des écrits de théologiens et de canonistes que pour des traités de physique ou de médecine^ car le moyen de souffrir qu'on abandonne la raison et l'expérience, pour suivre aveuglément les imaginutions d'Ariistote, de Platon, d'Épicure, ou de quelque autre philosophe que ce puisse être!

Cependant on demeurerait peut-être immobile et sans parole à la vue d'une conduite si étrange, si l'on ne se sentait point blessé; je veux dire si ces messieurs ne combattaient point contre la vérité, à laquelle seule on croit devoir s'attacher. Mais l'admiration pour les rêveries des anciens leur inspire un zèle aveugle contre

les vérités nouvellement découvertes : ils les décrient sans les savoir; ils les combattent sans les comprendre, et ils répandent, par la force de leur imagination, dans l'esprit et dans le cœur de ceux qui les approchent et qui les admirent, les mêmes sentiments dont ils sont prévenus.

Gomme ils ne jugent de ces nouvelles découvertes que par l'estime qu'ils ont de leurs auteurs, et qae ceux qu'ils ont vus et avec lesquels ils ont conversé n'ont point cet air grand et extraordinaire que l'imagination attache aux auteurs anciens, ils ne peuvent les estimer. Car l'idée des hommes de notre siècle n'étant point accompagnée de mouvements extraordinaires et qui frappent l'esprit, n'excite naturellement que du mépris.

Les peintres et les sculpteurs ne représentent jamais les philosophes de l'antiquité comme d'autres hommes; ils leur font la tète grosse, le front large et élevé, et la barhe ample et magnifique. C'est une bonne preuve que le commun des hommes s'en forme naturellement une semblable idée; car les peintres peignent les choses comme on se les figure, ils suivent les mouvements naturels de l'imagination. Ainsi l'on regarde presque toujours les anciens comme des hommes tout extraordimiires. Mais l'imagination représente au contraire les hommes de notre siècle comme semblables à ceux que nous voyons tous les jours et, ne produisant point de mouvement extraordinaire dans les esprits, elle n'excite dans l'âme que du mépris et de l'indifférence pour eux.

J'ai vu Descartes, disait un de ces savants qui n'admirent que l'antiquité : je l'ai connu, je l'ai entretenu plusieurs fois ; c'était un honnête homme, il ne manquait pas d'esprit, mais il n'avait rien d'extraordinaire. 11 s'était fait une idée basse de la philosophie de Descartes, parce qu'il en avait entretenu l'auteur quelques

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