LIVRE CINQUIÈME
qu'ils parlent s'ils n'ont quelque chose à dire, et il arrive môme assez souvent qu'ils se taisent dans le temps qu'ils devraient parler. Ils n'ont point cette réputation et ces marques extérieures de science, lesquelles engagent à parler sans savoir ce qu'on dit; ils peuvent se taire. Mais les savants appréhendent de demeurer sans rien dire; car ils savent bien qu'on les méprisera s'ils se taisent, lors môme qu'ils n'ont rien à dire, et qu'on ne les méprisera pas toujours quoiqu'ils ne disent que des sottises, pourvu qu'ils les disent d'une manière scientifique.
Ce qui rend les hommes capables de penser les rend capables de la vérilé ; mais ce ne sont ni les honneurs, ni les richesses, ni les degrés, ni la fausse érudition qui les rendent capables de penser, c'est leur nature. Ils sont faits pour penser parce qu'ils sont faits pour la vérité. La santé môme du corps ne les rend point capables de bien penser; tout ce qu'elle peut faire est de n'y mettre pas un si grand empêchement que la maladie. Notre corps nous aide en quelque manière à sentir et à imaginer, mais il ne nous aide pointa concevoir. Car quoique sans le secours du corps nous ne puissions, en méditant, fixer nos idées contre l'effort continuel des sens et des passions, qui les troublent et qui les effacent à cause que nous ne pouvons présentement vaincre le corps que par le corps ; cependant il est visible que le corps ne peut éclairer l'esprit ni produire en lui la Ui-
sot RECHERCHE DE lA \ÉR(TÉ.
de nous-mêmes nous est souvent une occasion d'erreur, l'idée que nous avons des choses qui sont hors de nous et qui ont quelque rapport à nous ne fait pas une impression moins dangereuse. Nous venons de dire que l'idée de grandeur est toujours accompagnée d'un grand mouvementd'esprits, et qu'un grand mouvemenl d'esprits est toujours accompagné d'une idée de grandeur; et qu'au contraire rid'ée de petitesse est toujours accompagnée d'un petit mouvement d'esprits et qu'un petit mouvement d'esprits est toujours accompagné d'une idée de petitesse. De ce principe il est facile de conclure que les choses qui produisent en nous de grands mouvements d'esprits doivent naturellement nous paraître avoir plus de grandeur, c'est-à-dire plus de force, plus de réalité, plus de perfection que les autres, car par grandeur j'entends toutes ces choses et plusieurs autres. Ainsi, les biens sensibles nous doivent paraître plus grands et plus solides que ceux qui ne se font point sentir, si nous en jugeons par le mouvement des esprits et non point par l'idée pure de la vérité. Une grande njaison, un train magnifique, un bel ameublement, des charges, des honneurs, des ri* chesses paraissent avoir plus de grandeur et de réalité que la vertu et que la justice.
Quand on compare la vertu aux richesses par la vue claire de l'esprit, alors on leur préfère la vertu ; mais lorsqu'on fait usage de ses yeux et de son imagination, et que l'on ne juge de ces choses que par l'émotion des esprits qu'elles excitent en nous, on préfère sans doute les richesses à la vertu.
C'est par ce principe que nous pensons que les choses spirituelles ou qui ne se font point sentir ne sont presque rien ; que les idées de notre esprit sont moins nobles que les objets qu'elles représentent; qu*il y a moins de réalité et de substance dans l'air que dans
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les métaux, dans Teau que dans la glace ; que les espaces depuis la terre jusqu'au firmament sont vides, ou que les corps qui les remplissent n'ont point tant de réalité et de solidité que le soleil et les étoiles. Enfin, si noua tombons en une infinité d'erreurs sur la nature et sur la perfection de chaque chose, c'est que nous raison* nons sur ce faux principe.
Un grand mouvement d'esprits, et par conséquent une forte passion, accompagnant toujours une idée sensible de grandeur, et un petit mouvement d'esprits et par conséquent une faible passion accompagnant aussi une idée sensible de petitesse, on s'applique beaucoup et l'on emploie trop de temps à l'étude de tout ce qui excite une idée sensible de grandeur, et l'on néglige tout ce qui ne donne qu'une idée sensible de petitesse. Ces grands corps, par exemple, qui roulent sur nos têtes, ont fait de tout temps impression sur les esprits; on les a d'abord adorés à cause de l'idée sensible de leur grandeur et de leur éclat. Quelques génies plus hardis en ont examiné les mouvements, et ces astres ont été dans tous les siècles l'objet ou de l'étude ou de la vénération de beaucoup de gens. On peut même penser que la crainte de ces influences imaginaires qui effraient encore présentement les astrologues et les esprits faibles est une espèce d'adoration qu'une imagination abattue rend à l'idée de grandeur qui représente les corps célestes.
Le corps de l'homme, au contraire, infiniment plus admirable et plus digne de notre application que tout ce qu'on peut savoir de Jupiter, de iSaturne et de toutes les autres planètes, n'est presque point connu. L'idée sensible des parties de chair disséquée n'a rien de grand et cause même du dégoût et de l'horreur ; de sorte que ce n'est que depuis quelques années que les personnes d'esprit regardent Tanatomie comme une
science qui mérite leur application. Il s'est trouvé des princes et des rois astronomes et qui faisaient gloire de l'être ; la grandeur des astres semblait s'accommoder avec la grandeur de leur dignité. Mais je ne crois pas que Ton en ait vu qui se soient fait honneurde savoirranatomie et de bien disséquer un cœur et un cerveau. 11 . en est de môme de beaucoup d'autres sciences.
Les choses rares et extraordinaires produisent dans les esprits' des mouvements plus grands et plus sensibles que celles qui se voient tous les jours; on les admire^ on y attache par conséquent quelque idée de grandeur, et elles excitent ainsi dans les esprits des passions d'estime et de respect. C'est ce qui renverse la raison de bien des gens; il y en a beaucoup qui sont si respectueux et si curieux pour tout ce qui nous reste de l'antiquité, pour tout ce qui vient de loin ou qui est rare et extraordinaire, que leur esprit en est comme esclave, car l'esprit n'ose juger ou se mettre au-dessus de ce qu'il respecte.
Il est vrai qu'il n'y a pas grand danger pour la vérité que des gens aiment les médailles, les armes et les habillements des anciens, ou ceux des Chinois ou des sauvages. Il n'est pas tout à fait inutile de savoir la carte de l'ancienne Rome ou les chemins de Tonkin à Nankin, quoiqu'il soit plus utile pour nous de savoir ceux de Paris à Saint-Germain ou à Versailles. Enfin on ne peut trouver à redire que des gens veuillent savoir au vrai l'histoire de la guerre des Grecs avec les Perses, ou des Tartares avec les Chinois, et qu'ils aient pour Thucydide et pour Xénophon, ou pour tout autre qu'il vous plaira, une inclination extraordinaire. Mais on ne peut souffrir que l'admiration pour l'antiquité se rende maltresse de la raison, qu'il soit comme défendu de faire usage de son esprit pour examiner les sentiments des anciens, et'que ceux qui[en découvrent et qui en dé-