‹ Œuvres de Malebranche (volume 2)Chapitre 296 sur 415 · LIVRE CINQUIÈME. SI · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME. SI

que l'application de Tesprit. Ils sont convaincus qu'ils doivent étudier certaines matières, et ils font pour cela tous leurs efforts, mais ces efforts sont assez inutiles ; ils n'avancent pas beaucoup et ils se lassent incontinent. 11 est vrai que les esprits animaux obéissent aux ordres de la volonté, et que Ton se rend attentif lorsqu'on le souhaite. Mais, lorsque la volonté qui commande est une volonté de pure raison, qui n'est point soutenue de quelque passion, cela se fait d'une manière si faible et si languissante^ que nos idées ressemblent alors à des fantômes qu'on ne fait qu'entrevoir, et qui disparaissent en un moment. Nos esprits animaux reçoivent tant d'ordres secrets de la part de nos passions, et ils ont par nature et par habitude une si grande facilité à les exécuter, qu'ils sont très-aisément détournés de ces chemins nouveaux et difiiciles où la volonté les voulait eugager. De sorte que c'est principalement dans ces rencontres que l'on a besoin d'une grâce particulière pour connaître la vérité, parce qu'on ne peut, par ses propres forces, résister longtemps au poids du corps qui appesantit l'esprit; ou, si on le peut, on ne fait ja* mais ce que l'on peut.

Mais lorsque quelque mouvement d'admiration nous réveille, les esprits animaux se répandent naturellement vers les traces de l'objet qui l'ont excitée ; ils le représentant nettement à l'esprit, et il se fait dans le cerveau tout ce qui est nécessaire pour produire la lumière

nable, elle fait un très-mauvais effet ; car alors les esprits animaux sont tout occupés à représenter l'objet par celui de ses côtés que Ton admire. On ne pense pas seulement aux autres faces selon lesquelles on le peut considérer. Les esprits animaux ne se répandent pas môme dans les parties du corps pour y faire leurs fonc* tions ordinaires; mais ils impriment des vestiges si profonds de l'objet qu'ils représentent, ils rompent an si grand nombre de fibres dans le cerveau, que l'idée qu'ils ont excitée ne se peut plus effacer de lespriL

Il ne suffit pas que l'admiration nous rende attentifs, il faut qu'elle nous rende curieux; il ne suffit pas que nous ayons considéré une des faces de quelque objet pour le connaître pleinement, il faut que nous ayons eu la curiosité de les examiner toutes, autrement nous n'en pouvons juger solidement. Ainsi lorsque l'admiration ne nous porte point à examiner les choses dans la dernière exactitude, ou lorsqu'elle nous en empêche, elle est très inutile pour la connaissance de la vérité. Alors elle ne remplit l'esprit que de vraisemblances et de probabilités, et elle nous porte à juger témérairement de toutes choses.

Il ne suffit pas d'admirer simplement pour admirer, il faut admirer pour examiner ensuite avec plus de facilité. Les esprits animaux qui se réveillent naturellement dans l'admiration viennent s'offrir à l'àme, afin qu'elle s'en serve pour se représenter plus distinctement son objet et pour le mieux connaitre. C'est là l'institution de la nature ; car l'admiration doit porter à la curiosité, et la curiosité doit conduire à la connaissance de la vérité. Mais l'âme ne sait pas faire usage de ses forces. Elle préfère un certain sentiment de douceur qu'elle reçoit de cette abondance d'esprits qui la touchent à la connaissance de l'objet qui les excite. Elle aime mieux sentir ses richesses que de les dissiper par

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