‹ Œuvres de Malebranche (volume 2)Chapitre 297 sur 415 · LIVRE CINQUIÈME. ti · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME. ti

l'usage; et elle ressemble en cela aux avares, qui aiment mieux posséder leur argent que de s'en servir dans leurs besoins.

Les bommes se plaisent généralement dans tout ce qui les touche de quelque passion que ce puisse être. Ils ne donnent pas seulement de l'argent pour se faire toucher de tristesse par la représentation d'une tragédie, ils en donnent aussi à des joueurs de gobelets pour se faire toucher d'admiration, car on ne peut pas dire que ce soit pour être trompés qu'ils leur en donnent. Ce sentiment de douceur intérieure que Ton sent en admirant est donc la principale cause pour laquelle on s'arrête dans l'admiration, sans en faire l'usage que la raison et la nature nous prescrivent; car c'jest ce sentiment de douceur qui tient les admirateurs si fort attachés aux sujets de leur admiration, qu'ils se mettent en colère lorsqu'on leur en montre la vanité. Quand un homme affligé goûte la douceur de la tristesse, on le fâche lorsqu'on le veut réjouir. Il en est de même de ceux qui admirent; il semble qu'on les blesse lorsqu'on s'efforce de leur faire voir que c'est sans raison qu'ils admirent* parce qu'ils sentent diminuer en eux le plaisir secret qu'ils reçoivent dans leur passion à proportion que l'idée qui la causait s'efface de leur esprit.

Les passions tâchent toujours de se justifler, et elles persuadent insensiblement que l'on a raison de les suivre. La douceur et le plaisir qu'elles font sentir à l'esprit, qui doit être leur juge, le corrompent en leur faveur, et vojci à peu près de quelle manière on pourrait dire qu'elles lefont raisonner : on ne doit juger des choses que selon les idées qu'on en a ; et de toutes nos idées, les plus sensibles sont les plus réelles, puisqu'elles agissent sur nous avec le plus de force ; ce sont donc celles selon lesquelles on doit le plutôt juger. Or le sujet que j'admire renferme une idée sen-

sible de grandeur: donc j'en dois juger selon cette idée, car je dois avoir de l'estime et de l'amour pour la grandeur; ainsi j'ai raison de m'arrèter à cet objet el de m'en occuper. En effet, le plaisir que je sens à la Yue de l'idée qui le représente est une preuve naturelle que c'est mon bien d'y penser ; car enfin il me semble que je m'agrandis quand j'y pense, et que mon esprit a plus d'étendue lorsqu'il embrasse une si grande idée. L'esprit cesse d'être lorsqu'il ne pense à rien ; si cette idée s'évanouissait, il me semble que mon esprit s'évanouirait avec elle, ou qu'il deviendrait plus petit et plus resserré s'il s'attachait à une idée qui fût plus petite. La conservation de cette grande idée est donc la conservation de la grandeur çt de la perfection de mon être : j'ai donc raison d'admirer. Les autres devraient même avoir de l'admiration pour moi s'ils me faisaient justice; en effet, je suis quelque chose de grand par le rapport que j'ai avec les grandes choses : je les possède en quelque manière par l'admiration que j'ai pour elles, et je le sens bien par l'avant-goût dont une sorte d'espérance me fait jouir. Les autres hommes seraient heureux aussi bien que moi, si connaissant ma grandeur ils s*attachaient comme moi à la cause qui la produit; mais ce sont des -.aveugles, qui ne connaissent pas les belles et les grandes choses et qui ne savent pas s'élever ni se rendre considérables.

On peut dire que l'esprit raisonne naturellement de cette manière sans y faire réflexion lorsqu'il se laisse conduire aux lumières trompeuses de ses passions. Ces raisonnements ont quelque vraisemblance, mais il est visible qu'ils n'ont aucune solidité ; et cependant cette vraisemblance, ou plutôt le sentiment confus de h vraisemblance qui accompagne ces raisonnements naturels et sans réflexion, ont tant de force, que si Ton

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