‹ Œuvres de Malebranche (volume 2)Chapitre 298 sur 415 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

n'y prend garde ils ne manquent jamais de nous séduire.

Par exemple, lorsque la poésie, l'hisloire, la chimie, ou telle autre science humaine qu'il vous plaira, a frappé l'imagination d'un jeune homme de quelques mouvements d'admiration, s'il n'a soin de veiller sur l'effort que ces mouvements font sur son esprit, s'il n'examine à fond quels sont les avantages de ces sciences, s'il ne compare la peine qu'il aura à les apprendre avec le proflt qu'il en pourra recevoir» enfin s'il n'est curieux autant qu'il le faut ôtre pour bien juger, il y a grand danger que son admiration, ne lui faisant voir ces sciences que par le bel endroit, ne le séduise ; il est même fort à craindre qu'elle ne lui corrompe le cœur de telle manière qu'il ne puisse plus se défaire de son illusion , quoiqu'il la reconnaisse dans la suite ; parce qu'il n'est pas possible d'effacer de son cerveau des traces profondes qu'une admiration continuelle y aura gravées: c'est pour cela qu'il faut veiller sans cesse à la pureté de son imagination, c'est-à-dire qu'il faut empêcher qu'il ne s'y forme de ces traces dangereuses qui corrompent l'esprit et le cœur ; et voici la manière dont il s'y faut prendre, qui sera utile non-seulement contre l'excès de l'admiration^ mais aussi contre toutes les autres passions.

. Lorsque le mouvement des esprits animaux est assez violent pour faire dans le cerveau de ces traces profondes qui corrompent l'imagination, il est toujours accompagné de quelque émotion de l'âme ; ainsi l'âme ne pouvant être émue sans le sentir, elle est suffisamment avertie de prendre garde à elle et d'examiner s'il lui est avantageux que ces traces s'achèvent et se fortifient ; mais dans le temps de l'émotion, l'esprit n'étant pas assez libre pour bien juger de l'utilité de ces traces, à cause que cette émotion le trompe et l'incline à

Si2 RECHEBCIIË DE LA VÉBITÉ.

les favoriser, il faut faire tous ses efforts pour arrêter celte émotion, ou pour détourner ailleurs le mouvement des esprits qui la cause, et cependant il est absolument nécessaire de suspendre son jugement.

Or il ne faut pas s'imaginer qu^Tàme puisse toujours par sa seule volonté arrêter ce cours d'esprits qui rempêche de faire usage de sa raison. Ses forces ordinaires ne sont pas suffisantes pour faire cesser des mouvements qu'elle n'a pas excités; de sorte qu'elle doit se servir d'adresse pour tâcher de tromper un ennemi qui ne l'attaque que par surprise.

Comme le mouvement des esprits réveille dans l'âme certaines pensées, nos pensées excitent aussi dans notre cerveau certains mouvements; ainsi, lorsque nous voulons arrêter quelque mouvement d'esprits qui s'excite en nous, il ne suffit pas de vouloir qu'il cesse, car cela n'est pas toujours capable de l'arrêter, il faut se servir d'adresse et se représenter des choses contraires à celles qui excitent et qui entretiennent ce mouvement, et cela fera révulsion; mais si nous voulons seulement déterminer ailleurs un mouvement d'esprits déjà excité, nous ne devons pas penser à des choses contraires, mais seulement à des choses différentes de celles qui l'ont produit, et cela fera sans doute diversion.

Mais parce que la diversion et la révulsion seront grandes ou petites, à proportion que nos nouvelles pensées seront accompagnées d'un grand ou d'un petit mouvement d'esprits, il faut avoir soin de bien remarquer quelles sont les pensées qui nous agitent le plus afin de pouvoir dans les occasions pressantes les représenter à notre imagination qui nous séduit, et il faut tâcher de se faire une hahitude si forte de cette manière de résistance, qu'il ne s'excite plus dans notre âme de mouvement qui nous surprenne.

Si l'on a soin d'attacher fortement la pensée de

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