‹ Œuvres de Malebranche (volume 2)Chapitre 313 sur 415 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

passions, se fait en trois mcinières : par les sens, par rimaginaiion et par l'esprit. La perception du bien et du mal par les sens, ou le sentiment du bien et du mal, produit des passions très-promptes et trèssensibles. La perception du bien et du mal parla seule itnagination en excite de bien plus faibles ; et la vue du bien et du mal par Tesprit seul n'en produit de véritables, que parce que cette vue du bien et du mal par Tesprit est toujours accompagnée de quelque mouvement des esprits animaux.

Les passions ne nous sont données que pour le bien du corps, et que pour nous unir par le corps à tous les objets sensibles ; car encore que leâ choses sensibles ne puissent être ni bonnes ni mauvaises à Tégard de Tesprit, elles sont toutefois bonnes ou mauvaises par rapport au corps auquel Tesprit est uni. Ainsi les sens et rimagination découvrant beaucoup mieux les rapports que les objets sensibles ont avec le corps que l'esprit môme, ces facultés doivent exciter des passions beaucoup plus vives qu'une connaissance claire et évidente. Mais parce que nos connaissances sont toujours accompagnées de quelque mouvement d'esprit, une connaissance claire et évidente d'un grand bien et d'un grand mal que les sens ne découvrent pas excite toujours quelque passion secrète.

Cependant toutes nos connaissances claires et évidentes du bien et du mal ne sont pas suivies de quelque passion sensible et dont on s'aperçoive, de môme que toutes nos passions ne sont point accompagnées de quelque connaissance de l'esprit. Car si l'on pense quelquefois à des biens et à des maux sans se sentir ému, on se sent souvent ému de quelque passion sans en connaître et môme quelquefois sans en sentir la cause. Un homme qui respire un bon air se sent ému de joie sans en savoir la cause, il ne connaît pas le bien qu'il

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possède, qui produit cette joie ; et s'il y a quelque corps invisible qui se mêlant dans le sang en empêche la fermentation, il se trouvera triste, et pourra môme attribuer la cause de sa tristesse à quelque chose de visible qui se présenteradevant lui dans le temps de sa passion. De toutes les passions, il n'y en a point qui soient plus sensibles ni plus promptes, et qui par conséquent soient le moins accompagnées de la connaissance de l'esprit, que l'horreur et l'antipathie, l'agrément et la sympathie. Un homme sommeillant à l'ombre se réveille quelquefois en sursaut si une mouche le pique ou si une feuille le chatouille, comme si un serpent le mordait. Le sentiment confus de quelque chose aussi terrible que la mort même l'effraie, et, sans qu'il y pense, il se trouve agité d'une passion très-forte et très-violente qui est une aversion de désir. Un homme au contraire dans quelque besoin, découvre par hasard quelque petit bien dont la douceur le surprend, il s'attache à cette bagatelle comme au plus grand de tous les biens, sans j faire la moindre réflexion. Gela arrive aussi dans les mouvements de sympathie et d'antipathie. On voit dans une compagnie une personne dont Tair et les manières ontde secrètes alliances avec la disposition présente de notre corps, sa vue nous touche et nous pénètre, nous sommes portés sans réflexion à l'aimer et à lui vouloir du bien. C'est le je ne sais quoi quinousagite, car laraisonn'y a point de part. Il arrive le contraire à l'égard de ceux dont l'air et les manières répandent, pour ainsi dire, le dégoût et l'horreur. Ils ont je ne sais quoi de fade qui repousse et qui nous effraie; mais l'esprit n'y connaît rien, car il n'y a que les sens qui jugent bien de la beauté et de la laideur sensible, lesquelles sont l'objet de ces sortes de passions.

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