‹ Œuvres de Malebranche (volume 2)Chapitre 312 sur 415 · UVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

UVRE CINQUIÈME

Pour les ignorants et les esprits faibles^ ils se font des sujets de crainte imaginaires et ridicules. Ils ressemblent aux enfants qui marchent dans les ténèbres sans guide et sans flambeau; ils se figurent des spectres épouvantables, ^ils se troublent et se récrient comme si tout était perdu. La lumière les rassure s'ils sont ignorants; mais si ce sont des esprits faibles, leur imagination en demeure toujours blessée. La moindre chose qui a quelque rapport à ce qui les a effrayés, renouvelle les traces et le cours des esprits, qui causent le symptôme de leur crainte. Il est absolument impossible de les guérir ou de les apaiser pour toujours.

Mais lorsque le faux zèle se rencontre avec la haine et la crainte dans un esprit faible, il se produit sans cesse dans cet esprit des jugements si injustes et si violents qu'on ne peut y penser sans horreur. Pour changer un esprit possédé de ces passions il faut un plus grand miracle que celui qui convertit saint Paul, et sa guérison serait absolument impossible si l'on pouvait donner des bornes à la puissance et à la miséricorde de Dieu.

Ceux qui marchent dans l'obscurité se réjouissent à la vue de la lumière; celui-ci ne peut la souflrir. Elle le blesse, car elle résiste à sa passion. Sa crainte étant en quelque façon volontaire à cause que sa haine la produit, il se plaît d'en être frappé, parce qu'on se plaît d'être agité des passions mômes qui ont le mal pour objet lorsque le mal est imaginaire, ou plutôt lorsque l'on sait, comme dans les spectacles, que le mal ne peut

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son imagination; de sorte que, comme il s'applique uniquement à l'objet de sa passion, la lumière se réfléchit, et il semble que ces fantômes aient un corps véritable à cause qu'ils repoussent quelques faibles rayons de la lumière qui les frappe.

Mais quand on supposerait dans ces esprits assez de docilité et de réflexion pour écouter et pour comprendre des raisons capables de dissiper leui-s erreurs, leur imagination étant déréglée par la crainte, et leur cœur corrompu par la haine et par le faux zèle, ces raisons, toutes solides qu'elles seraient en elles-mêmes, ne pourraient arrêter longtemps le mouvement impétueux de ces passions violentes, ni empêcher qu'elles ne se justifiassent bientôt par des preuves sensibles et convaincantes.

Car on doit remarquer qu'il y a des passions qui passent et qui ne reviennent plus, et qu'il y en a d'autres constantes et qui subsistent longtemps. Celles qui ne sont point soutenues par la vue de Tesprit et par quelque raison vraisemblable, mais qui sont seulement produites et fortifiées par la vue sensible de quelque objet et par la fermentation du sang, ne durent pas; elles meurent pour l'ordinaire incontinent après leur naissance. Mais celles qui sont accompagnées de la vue de Tesprit sont constantes, car le principe qui les produit n'est pas sujet au changement comme le sang et les humeurs. De sorte que la haine, la crainte et toutes les autres passions qui s'excitent ou qui se conservent en nous par la connaissance de l'esprit et non point par la vue sensible de quelque mal, doivent subsister longtemps. Ces passions sont donc les plus durables, les plus violentes^ les plus injustes, mais elles ne sont pas les plus vives et les plus sensibles, comme on le va faire voir.

La perception du bien et du mal; laquelle excite les

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