‹ Œuvres de Malebranche (volume 2)Chapitre 353 sur 415 · LIVRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIÈME

diverses secousses ou vibrations, ils paraîtront de différentes couleurs.

Quant à leur situation, les plus pesants ou les moins légers, c'est-à-dire ceux qui auront moins de force pour continuer leur mouvement en ligne droite, seront les plus proches du centre comme les métaux. La terre, l'eau, l'air en seront plus éloignés, et tous les corps garderont la situation oh nous les voyons, parce qu'ils doivent s'être placés d'autant plus loin du centre de la terre qu'ils ont plus de mouvement pour s'en éloigner.

Et l'on ne doit pas être surpris si je dis présentement que les métaux ont moins de force pour continuer leur mouvement en ligne droite que la terre, l'eau et d'autres corps encore moins solides^ quoique j'aie dit auparavant que les corps les plus solides ont plus de force à continuer leur mouvement en ligne droite que les autres. Car la raison pour laquelle les métaux ont moins de force pour continuer de se mouvoir que de la terre ou des pierres, c'est que les métaux ont beaucoup moins de mouvement, puisqu'il est toujours vrai que deux corps inégaux en solidité étant mus d'une égale vitesse, le plus solide a plus de force pour aller en ligne droite, parce qu'alors le plus solide a plus de mouvement et que c'est le mouvement qui fait la force.

Et si l'on veut savoir la raison pourquoi vers les centres des tourbillons les corps grossiers sont pesants, et légers quand ils en sont fort éloignés (car si la terre, par exemple, était plus proche du soleil, elle remonterait oîi elle est), on doit penser que les corps grossiers reçoivent leur mouvement de la matière subtile qui les environne et dans laquelle ils nagent. Or, cette matière subtile se meut actuellement en ligne circulaire autour du centre du tourbillon, et c'est ce mouvement commua à toutes ses parties qu'elle communique aux corps grossiers qu'elle environne. Mais elle ne peut leur commu-

niquer les mouvemenls particuliers à chaqae partie qui tend vers différents côlés, en s'éloignant néanmoins du centre du tourbillon. Car on doit prendre garde que les parties de la matière subtile, faisant effort vers différents côtés , ne peuvent que comprimer le corps grossier qu'elles transportent ; car ce corps ne peut pas en même temps aller vers différents côtés. Mais parce que la matière subtile, qui est vers le centre du tourbillon, a beaucoup plus de mouvement qu'elle n'en emploie à circuler; qu'elle ne communique aux corps grossiers qu'elle entraîne, que son mouvement circulaire et commun à toutes ces parties, et que si les corps grossiers avaient d'ailleurs plus de mouvement que celui qui est commun au tourbillon, ils le perdraient bientôt en le communiquant auxpctits corps qu'ils rencontrent ; de là il est évident que les corps grossiers, vers le centre du tourbillon, n'ont point tant de mouvement que la matière dans laquelle ils nagent, dont chaque partie se meut en plusieurs façons différentes outre leur mouvement circulaire ou cgmmun. Or, si les corps grossiers ont moins de mouvement, ils font certainement moins d'effort pour aller en ligne droite et pour s'éloigner du centre ; et s'ils font jnoins d'effort, ils sont obligés de céder à ceux qui en font davantage et, par conséquent, de se rapprocher vers le centre du tourbillon, c'est-à-dire qu'ils sont d'autant plus pesants qu'ils sont plus solides.

Mais, lorsque les corps grossiers sont fort éloignés du centre du tourbillon, comme le mouvement circulaire de la matière subtile est alors fort grand, à cause qu'elle emploie presque tout son mouvement à tourner autour du centre du tourbillon ; les corps ont d'autant plus de mouvement qu'ils sont plus solides, puisqu'ils vont de la même vitesse que la matière subtile dans laquelle ils nagent; ainsi ils ont plus de force pour

UYRE SIXIÈME. S 5$

continuer leur mouvement en ligne droite. De sorte que les corps grossiers, dans une certaine distance du centre du tourbillon, sont d'autant plus légers qu'ils sont plus solides.

Gela fait donc voir que la terre est métallique vers le centre, qu'elle n'est pas fort solide vers sa circonférence, que l'eau et l'air doivent demeurer dans la situation où nous les voyons ; mais que tous ces corps sont pesants, l'air aussi bien que l'or et le vif-argent, parce qu'ils sont plus solides et plus grossiers que le premier et le second élément. Gela fait voir que la lune étant un peu trop éloignée du centre du tourbillon de la terre, n'est point pesante quoiqu'elle soit solide; que Mercure, Vénus, la Terre, Mars, Jupiler et Saturne ne peuvent tomber dans le soleil, qu'ils ne sont point assez solides pour sortir de leur tourbillon comme les comètes, qu'ils sont en équilibre avec la matière dans laquelle ils nagent, et que si l'on pouvait jeter assez baut une balle de mousquet ou un boulet de canon, ces deux corps deviendraient de petites planètes, ou bien ils seraient assez solides pour devenir comme de petites comètesqui ne pourraient plus s'arrêter dans le tourbillon.

Je ne prétends pas avoir suffisamment expliqué toutes les choses que je viens de dire, ou avoir déduit des principes simples d'étendue, de figure et de mouvement, ce que l'on en doit infailliblement déduire. Je veux seulement faire voir la manière dont M. Descartes s*est pris pour découvrir les choses naturelles, afin que l'on puisse comparer ses idées et sa méthode avec celles des autres philosophes. Je n'ai point eu ici d'autre dessein ; mais je ne crains point d'assurer que si l'on veut cesser d'admirer la vertu de l'aimant, les mouvements réglés du flux et du reflux de la mer, le bruit du tonnerre, la génération des météores ; enfin si l'on veut s'instruire de la physique, comme l'on ne peut mieux

faire que de lire et de méditer ses ouvrages, on ne saurait rien faire si on ne suit sa méthode, je veux dire si on ne raisonne comme lui sur des idées claires, en commençant toujours par les plus simples.

Ce n'est pas que cet auteur soit infaillible, et je crois pouvoir démontrer qu'il s'est trompé en plusieurs endroits de ses ouvrages. Mais il est plus avantageux & ceux qui le lisent de croire qu'il s'est trompé, que s'ils étaient persuadés que tout ce qu'il dit fût vrai. Si on le croyait infaillible, on le lirait sans l'examiner, on croirait ce qu'il dit sans le savoir; on apprendrait ses sentiments comme on apprend des histoires, ce qui ne formerait point Tesprit. Il avertit lui-môme qu'en lisant ses ouvrages, on doit prendre garde s'il ne s'est point trompé, et qu'on ne doit rien croire de ce qu'il dit que lorsqu'on y est forcé par l'évidence. Car il ne ressemble pas à ces faux savants qui, usurpant une domination injuste sur les esprits, veulent qu'on les croie sur leur parole, et qui, au lieu ^e rendre les hommes disciples de la vérité intérieure, en ne leur proposant que des idées claires, les soumettent à l'autorité des païens, et, par des raisons qu'ils n'entendent point, leur font recevoir des opinions qu'ils ne peuvent comprendre.

La principale chose que l'on trouve à redire dans la manière dont M. Descartes fait naître le soleil, les étoiles, la terre et tous les corps qui nous environnent, c'est qu'elle paraît contraire à ce que TÉcriture sainte nous apprend de la création du monde; et que, si Ton en croit cet auteur, il semble que l'univers s'est formé comme de lui- même, tel que nous le voyons aujourd'hui. A cela on peut donner plusieurs réponses.

La première, que ceux qui disent que M. Descartes est contraire à Moïse n'ont peut-être pas tant examiné l'Écriture sainte et Descartes, que ceux qui ont fait voir par leurs écrits publics que la création du monde

LIVBE SIXIÈME. 855

s'accommode parfaitement avec les sentiments de ce philosophe.

Mais la principale est que M. Descartes n'a jamais prétendu que les choses se soientfaites peu à peu comme il les décrit. Car dans le premier article de la quatrième partie de sa philosophie, qui est, que, pour trouver ks vraies causes de ce qui est sur la terre^ il faut retenir rkypothèse déjà prise nonobstant quelle soit fausse, il dit positivement le contraire en ces termes :

« Bien que je ne Teuille point qu'on se persuade que les corps qui composent ce monde visible aient jamais été produits en la façon que j'ai décrite, ainsi que j'ai ci-dessus averti, je suis néanmoins obligé de retenir ici la même hypothèse pour expliquer ce qui est sur la terre, aOn que si je montre évidemment, ainsi que j'espère faire, qu'on peut par ce moyen donner des raisons très-intelligibles et certaines de toutes les choses qui s'y remarquent, et qu'on ne puisse faire le semblable par aucune autre invention, nous ayons sujet de conclure que, bien que le monde n'ait pas été fait au commencement en cette façon, et qu'il ait été immédiatement créé de Dieu, toutes les choses qu'il contient ne laissent pas d'être maintenant de môme nature que si elles avaient été ainsi produites. »

Descartes savait que, pour bien comprendre la nature des choses, il les fallait considérer dans leur origine et dans leur naissance; qu'il fallait toujours commencer par celles qui sont les plus simples et aller d'abord au principe ; qu'il ne fallait point se mettre en peine si Dieu avait formé ses ouvrages peu à peu par les voies les plus simples ou s'il les avait produits tout d'un coup ; mais, de quelque manière que Dieu les eût formés, que, pour les bien connaître, il fallait les considérer d'abord dans leurs principes, et prendre garde seulement dans la suite si ce qu'on avait pensé s'accor-

9S6 RECHEBCHE DE LA YEBITÉ.

dait avec ce que Dieu avait fait. Il savait que les lois de la nature, par lesquelles Dieu conserve tousses ouvrages dans Tordre et la situation où ils subsistent, sont les mômes lois que celles par lesquelles il a pu les former et les arranger; car il est évident à tous ceux qui considèrent les choses avec attention, que si Diea n'avait pas arrangé tout d'un coup son ouvrage de la manière qu'il se serait arrangé avec le temps, tout l'ordre de la nature se renverserait, puisque les lois de la conservation seraient contraires à celles de la première création. Si tout l'univers demeure dans l'ordre où nous le voyons, c'est que les lois des mouvements qui le conservent dans cet ordre eussent été capables de l'y mettre. Et si Dieu les avait mis dans un ordre différent de celui où elles se fussent mises par ces lois du mouvement, toutes choses se renverseraient et se mettraient, par la force de ces lois, dans l'ordre où nous les voyons présentement.

Un homme veut découvrir la nature d'un poulet : pour cela il ouvre tous les jours des œufs qu'il a mis couver ; il y examine ce qui se meut et ce qui croit le premier ; il voit bientôt que le cœur commence à battre et à pousser de tous côtés des canaux de sang qui sont les artères, que ce sang retourne vers le cœur par les veines, que le cerveau parait aussi d'abord, et que les os sont les dernières parties qui se forment. Il se délivre parla de beaucoup d'erreurs, et il tire même de ces observations plusieurs conséquences d'un très-grand usage pour la connaissance des animaux. Que peut-on trouver à redire dans la conduite de cet homme? Peuton dire qu'il prétende persuader que Dieu a formé le premier poulet en créant d'abord un œuf et en lui donnant un certain degré de chaleur pour le faire éclore, à cause qu'il tâche de découvrir la nature des poulets dans leur formation ?

UVRR SIXIÈME. ■ a57

Pourquoi donc accuser M. Descaries d'ôlrc contraire à l'Écriture, à cause que, voulant examiner la nature des choses visibles, il en examine la formation par les lois du mouvement qui s'observent inviolablement en toutes rencontres ?I1 n'a jamais douté : que le monde n'ait été créé au commencement avec autant de perfection qu'il en a ; en sorte que le soleil, la terre, la lune, les étoiles ont été dès lors, et que la terre n'a pas eu seulement en soi les semences des plantes, mais que les plantes mêmes en ont couvert une partie, et qu'A* dam et Eve n'ont pas été créés enfants, mais en âge d'hommes parfaits. « La religion chrétienne, dit-il, veut que nous le croyions ainsi, et la raison naturelle nous persuade absolument cette vérité, parce que, considérant la toute- puissance de Dieu, nous devons juger que tout ce qu'il a fait a eu toute la perfection qu'il devait avoir. Mais, comme on connaîtrait beaucoup mieux quelle a été la nature d'Adam et celle des arbres du paradis si Ton avait examiné comment les enfants se forment peu à peu dans le ventre de leurs mères et comment les plantes sortent de leurs semences, que si Ton avait seulement considéré quels ils ont été quand Dieu les a créés, tout de môme nous ferons mieux entendre quelle est généralement la nature de toutes les choses qui sont au monde, si nous pouvons imaginer quelques principes qui soient fort intelligibles et fort simples, desquels nous fassions voir clairement que les astres, la terre, et enfin tout le monde visible aurait pu être produit ainsi que de quelques

M. Descaries a pensé que Dieu avait formé le monde tout d'un coup; mais il a cru aussi que Dieu l'avait formé dans le même état, dans le même ordre et dans le même arrangement de parties où il aurait été s'il l'avait formé peu à peu par les voies les plus simples. £t cette pensée est digne de la puissance et de la sagesse de Dieu : de sa puissance, puisqu'il a fait en un moment tous ses ouvrages dans leur plus grande perfection; de sa sagesse, puisque par là il a fait connaître qu'il prévoyait parfaitement tout ce qui devait arriver nécessairement dans la matière si elle était agitée par les voies les plus simples, et encore parce que l'ordre de la nature n'eût pu subsister si le monde eût été produit d'une manière contraire aux lois du mouvement par .lesquelles il est conservé» ainsi que je viens de dire.

Il est ridicule de dire que M. Descartes a cru que le monde se soit pu former de lui-même, puisqu'il a reconnu, comme tous ceux qui suivent les lumières de la raison, qu'aucun corps ne peut même se remuer par ses propres forces, et que toutes les lois naturelles de la communication des mouvements ne sont que des suites des volontés immuables de Dieu, qui agit sans cesse d'une même manière. Ayant prouvé qu'il n'y a que Dieu qui donne le mouvement à la matière, et que le mouvement produit dans tous les corps toutes les différentes formes dont ils sont revêtus, c'en était assez pour ôter aux libertins tout prétexte de tirer aucun avantage de son système. Au contraire, si les athées faisaient quelque réflexion sur les principes de ce philosophe, ils se trouveraient bientôt contraints de reconnaître leurs erreurs, car s'ils peuvent soutenir, comme les païens, que la matière soit incréée, ils ne peuvent pas de même soutenir qu'elle ait jamais été capable de se mouvoir par ses propres forces. Ainsi les athées se-

Page 1