LIVRE SIXIÈME
Dans le sixième il s'amuse inutilement à prouver que les éléments ne sont pas infinis. Car qui en peut douter, lorsqu'on suppose comme lui qu'ils sont renfermés dans le ciel qui les environne? Mais il se rend ridicule lorsqu'il s'avise de le prouver par leur pesanteur et par leur légèreté. Si les éléments étaient infinis, dit- il, il y aurait une pesanteur et une légèreté infinie, cela ne peut être. Donc, etc. Ceux qui veulent savoir plus au long sa preuve peuvent la lire dans ses livres. Je croirais perdre le temps de la rapporter.
Il continue, dans le septième, de prouver que les corps ne sont pas infinis, et sa première preuve suppose qu'il est nécessaire que tout corps soit en mouvement, ce qu'il ne prouve point et ce qui ne se peut prouver.
Il soutient, dans le huitième, qu'il n'y a point plusieurs mondes de même espèce, par cette plaisante raison, que s'il y avait une autre terre que celle que nous habitons, la terre étant pesante par sa nature, cette terre devrait tomber sur la nôtre, parce que la nôtre est le centre oh doivent tomber tous les corps pesants. D'où a-t-il appris cela, que de ses sens?
Dans le neuvième, il prouve qu'il n'est pas même possible qull y ait plusieurs mondes,.parce que s'il y avait quelque corps au-dessus du ciel, il serait simplie ou composé, dans un état naturel ou violent, ce qui ne peut être, par des raisons qu'il tire des trois espèces de mouvements dont il a déjà parié.
II assure, dans le dixième, que le monde est éternel, parce qu'il ne se peut faire qu'il ait commencé d'être et qu'il dure toujours, puisque nous voyons que tout ce qui se fait se corrompt avec le temps. Il a appris ceci de ses sens. Mais qui lui a appris que le monde durera toujours?
Il emploie le onzième chapitre à expliquer ce que
ses RRCnEHCHB DB LA VÉRITÉ.
l'on entend par incorruptible, comme si l'équivoque était fort à craindre et qu'il dût faire un grand usage de son explication. Cependant ce terme incorruptible est si clair par lui-même, qu'Aristote ne se met point en peine d'expliquer ni en quel sens il le faut prendre, m en quel sens il le prend. Il aurait été plus à «propos qu'il eût défini une infinité de termes dont il se sert, qui ne réveillent que des idées sensibles, car ou aurait peut-être appris quelque chose en lisant ses ouvrages. Enfin dans le dernier chapitre de ce premier livre DucieU il tâche de faire voir que le monde est incorruptible parce qu'il ne se peut faire qu'il ait commencé et qu'il dure éternellement. Toutes choses, dit-il, subsistent, durant un temps fini ou infini. Mais ce qui n'est infini qu'en un sens n'est ni fini ni infini. Donc rien ne peut subsister en cette manière.
Yoilà de quelle manière raisonne le prince des philosophes et le génie de la nature, lequel, au lieu de faire connaître par des idées claires et distinctes la véritable cause des elTels naturels, établit une philosophie païenne sur les idées fausses et confuses des sens, ou sur des idées trop générales pour être utiles à la recherche de la vérité.
Je ne reprends pas ici Aristote de ce qu'il n'a pas sa que Dieu a créé le monde dans le temps pour faire con. naître sa puissance et la dépendance des créatures ; et qu'il ne Tanéantira jamais, afin que l'on sache aussi qu'il est immuable et qu'il ne se repent jamais de ses desseins. Mais je crois pouvoir le reprendre de ce qu'il prouve par des raisons qui n'ont aucune force que le monde est de toute éternité. S'il est quelquefois excosable dans les sentiments qu'il soutient, il n'est presque jamais excusable dans les raisons qu'il apporte lorsqu'il traite des sujets qui renferment quelque difficulté. On en est peut-être déjà persuadé par les choses que je
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viens de dire, quoique je n'aie pas rapporté toutes les erreurs que j'ai rencontrées dans le livre dont je les ai extraites et que j'aie tâché de le faire parler plus clairement qu'on ne le fait ordinairement.
Mais afin que l'on soit convaincu que le génie de la nature n'en découvrira jamais aux hommes ni les secrets ni les ressorts, il est à propos que je fasse voir que les principes sur lesquels ce philosophe raisonne pour expliquer les effets naturels n'ont aucune solidité.
Il est évident qu'on ne peut rien découvrir dans la physique si l'on ne commence par les corps les plus simples, c'est-à-dire par les éléments^ ; car les éléments sont les corps dans lesquels tous les autres se résolvent, parce qu'ils sont contenus en eux ou actuellement ou en puissance: c'est ainsi qu'Aristote les définit. Mais on ne trouvera point dans les ouvrages d'Aristote, qu'il ait expliqué par une idée distincte ces corps simples dans lesquels il prétend que les autres se résolvent, et par conséquent ses éléments n'étant point clairement connus, il est impossible de découvrir la nature des corps qui en sont composés.
Ce philosophe dit bien qu'il y a quatre éléments, le feu, l'air, l'eau et la terre, mais il n'en fait point clairement connaître la nature; il n'en donne point d'idée distincte; il ne veut pas môme que ses éléments soient le feu, l'air, l'eau et la terre que nous voyons; car enfin si cela était, nous en aurions du moins quelque cou-
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qu'on ne peut concevoir comment tant de savants s'en sont contentés. C'est ce que je vais faire voir.
Aristole prétend, dans son livre Du ciel, que la terre est au centre du monde, el que tous les corps qu'il lui plaît d'appeler simples, à cause qu'il suppose qu'ils se meuvent par leur nature, doivent se remuer par des mouvements simples. Il assure qu'outre le mouvement circulaire qu'il soutient être s impie et par qui il prouve que le ciel, qu'il suppose se mouvoir circulairement, est un corps simple, il n'y en a que deux qui soient simples, l'un de haut en bas, ou de la circonférence vers le centre, l'autre de bas en haut, ou du centre vers la circonférence; que ces mouvements simples conviennent à des corps simples, et par conséquent que la terre et le feu sont des corps simples, dont l'un est tout à fait pesant et l'autre tout à fait léger. Mais parce que la pesanteur et la légèreté peuvent convenir à un corps, ou tout à fait ou en partie, il conclut qu'il y a encore deux éléments ou deux corps simples, dont l'un est léger en partie et l'autre pesant en partie, savoir l'eau et l'air. Voilà comme il prouve qu'il y a quatre éléments et qu'il n'y en a pas davantage.
Il est évident, à ceux qui examinent les opinions des hommes par leur propre raison, que toutes ces propositions sont fausses, ou du moins qu'elles ne peuvent passer pour des principes clairs et incontestables, dont on ait des idées très-claires et très-distinctes et qui puissent servir de fondement à la physique. U est cer^ tain qu'il n'y a rien de plus absurde que de vouloir établir le nombre des éléments par des qualités imaginaires de pesanteur et de légèreté, en disant sans aucune preuve qu'il y a des corps qui sont pesants et d'autres qui sont légers par leur nature. Car, s'il n'y a qu'à parler sans preuve, on pourra dire que tous les corps sontpcsants par leur nature etqu'ils sont tous sans