CHAPITRE VII
De Tusage de la première règle, qui regarde les questions particulières.
Nous nous sommessuffisamment arrêtés à expliquer la règle générale de la mélhode, et à faire voir que M. Descartes l'a suivie assez exactement dans son système du monde, et qu'Aristote et ses sectateurs ne l'ont point du tout observée. Il est maintenant à propos de descendre aux règles particulières qui sont nécessaires pour résoudre toutes sortes de questions.
Les questions que l'on peut former sur toute sorte de sujets, sont de plusieurs espèces dont il n'est pas facile de faire le dénombrement ; mais voici les principales : quelquefois on cherche les causes inconnues de quelques effets connus; quelquefois on cherche les effets inconnus par leurs causes connues. Le feu brûle et dissipe le bois ; on en cherche la cause. Le feu consiste dans un très-grand mouvement des parties du bois ; on veut savoir quels effets ce mouvement est capable de produire^ s'il peut durcir la boue, fondre le fer, etc.
Quelquefois on cherche la nature d'une chose par ses propriétés ; quelquefois on cherche les propriétés d'une chose dont on connaît la nature. On sait ou l'on suppose que la lumière se transmet en un instant, que ce» pendant elle se réfléchit et se réunit par le moyen d'un mi roir concave, en sorte qu'elle dissipe ou qu'elle fond les
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corps les plas solides, etron veatse servir de ces propriétés pour en découvrir la nature. On sait au contraire, ou l'on suppose que tous les espaces, quisont depuis la terre jusques au ciel, sont pleins de petits corps sphériques extrêmement agités, et qui tendent sans cesse à s'éloi** gner du soleil ; et Ton veut savoir si l'effort de ces petits corps se pourra transmettre en un instant, et s'ils doivent, en se réfléchissant d'un miroir concave, se réunir, et dissiper ou fondre les corps les plus solides.
Quelquefois on cherche toutes les parties d'un tout; quelquefois on cherche un tout par ses parties. On cherche toutes les parties inconnues d'un tout connu, lorsqu'on cherche toutes les parties aliquotes d'un nombre, toutes les ronnes d'une équation, tous les angles droits que contient une figure, etc. Et l'on cherche un tout inconnu dont toutes les parties sont connues, lorsqu'on cherche la somme de plusieurs nombres. Taire de plu* sieurs figures, la capacité de plusieurs vases; ou un tout dont une partie est connue, et dont les autres, quoique inconnues, renferment quelque rapport connu, avec ce qui est inconnu : comme lorsqu'on cherche quel est le nombre dont on aune partje connue 15, et dont l'autre qui le compose est la moitié ou le tiers du nombre inconnu ; ou lorsqu'on cherche un nombre inconnu qui soit égal à i5, et à deux fois la racine de ce nombre inconnu.
Enfin on cherche quelquefois si certaines choses sont égales ou semblables à d'autres, ou de combien elles sont inégales ou différentes. On veut savoir si Saturne est plus grand que Jupiter, ou à peu près de combien ; si l'air de Rome est plus chaud que celui de Marseille»
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en peut dire généralement qne dans toutes les questions on ne cherche que la connaissance de quelques rap* ports, soit de rapports entre les choses, soit de rapports entre les idées, sojt de rapports entre les choses et leurs idées.
Il y a des rapports de plusieurs espèces, il 7 en a entre la nature des choses, entre leur grandeur, entre Ijeurs parties, entre leurs attributs, entre leurs qualités, entre leurs effets, entre leurs causes, etc. Mais on peut les réduire tous à deux, savoir, à des rapports de^rondeur et à des rapports de quaUié; en appelant rapports àe grandeur tous ceux qui sont entre les choses considérées comme capables du plus et du moins, et rapports de qualité tous les autres. Ainsi, l'oh peut dire que toutes les questions tendent à découvrir quelques rap» porls, soit de grandeur, soit de qualité.
La première et la principale de toutes les règles est qu'il faut connaître très-distinctement l'état delà question qu'on se propose de résoudre, et avoir des idées de ses termes assez dinstinctes, pour les pouvoir comparer, et pour en reconnaître ainsi les rapports inconnus.
11 faut donc premièrement apercevoir très-clairement le rapport inconnu que l'on y cherche, car il est évident que si l'on n'avait point de marque certaine pour reconnaître ce rapport inconnu lorsqu'on le cherchait, ou lorsqu'on l'aurait trouvé, ce serait en vain qu'on le chercherait.
Secondement, il faut autant qu'on le peut se rendre distinctes les idées qui répondent aux termes de la question, en ôtant l'équivoque des termes, et claires, ea.les considérant avec toute l'attention possible. Car si ces idées sont si confuses et si obscures, qu'on ne puisse faire les comparaisons nécessaires pour découvrir les rapports que Ton cherche, ou lorsqu'on n'est point encore en état de résoudre la question.
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En troisième lieu, il faut considérer avec toute Tat^ tention possible les conditions exprimées dans- une question, s'il y en a quelques-unes, parce que sans cela Ton n'entend que confusément l'état de cette question» outre que les conditions marquent ordinairement la voie pour la résoudre. De sorte que lorsqu'on a une fois bien conçu l'état d'une question et ses conditions, on sait et ce qu'on cherche, et quelquefois même par où il s'y faut prendre pour le découvrir.
Il est vrai qu'il n'y a pas toujours quelques conditions exprimées dans les questions ; mais c'est que ces ques* tions sont indéterminées, et que l'on peut les résoudre en plusieurs manières, comme si on demandaitun nombre carré, un triangle, elc, sans rien spécifier davantage; ou bien c'est que celui qui les propose ne sait point les moyens de les résoudre, ou qu'il les cache à dessein d'embarrasser; comme si on demandait que l'on trouvât deux moyennes proportionnelles entre deux lignes, sans ajouter par l'intersection du cercle et de la parabole, ou du cercle et de l'ellipse, etc.
Il est donc absolument nécessaire que la marque par laquelle on connaît ce qu'on cherche soit fort distincte, qu'elle ne soit point équivoque, et qu'elle ne puisse désigner que ce que l'on cherche; autrement on ne pourrait s'assurer d'avoir résolu la question proposée. De même il faut avoir soin de retrancher de la question toutes les conditions qui l'embarrassent, et saas lesquelles elle subsiste dans son entier; car elles partagent inutilement la capacité de l'esprit; et même on ne connaît point encore distinctement l'état d'une question, lorsque les conditions qui l'accompagnent sont inutiles.
Si l'on proposait, par exemple, une question en ces termes : faire en sorte qu'un homme étant arrosé de quelques liqueurs et couvert d'une couronne de fleurs,
ne puisse demeurer en repos, quoiqu'il ne voie rien qui soit capable de l'agiter. II. faut savoir si le mot d'botnme n'est point métaphorique; si le mot de repos n'est point équivoque, s'il n'est point pris par rapport au mouvement local, ou par rapport aux passions, comme ces paroles : quoiqu'il ne voie rien qui toit capable de r agiter, semblent le marquer. Il faut savoir si les conditions, étant arrosé de quelque liqueur^ et couvert (tune couronne de fleurs, sont essentielles. Ensuite l'état de cette question ridicule et indéterminée étant clairement connu, l'on pourra facilement la résoudre^ en disant qu'il n'y a qu'à mettre un homme dans un vaisseau selon les conditions exprimées dans la question*
L'adresse de ceux qui proposent de semblables questions est d'y joindre les conditions qui semblent être nécessaires quoiqu'elles ne le soient pas, aûn de tourner l'esprit de ceux à qui ils les proposent, vers des choses inutiles pour la résoudre. Comme dans cette ques« tion que les servantes font d'ordinaire aux enfants : J'ai vu, leur disent-elles, des chasseurs, ou plut6t des pêcheurs qui emportaient avec eux ce qu'ils ne prenaient pas, et qui jetaient dans l'eau ce qu'ils prenaient. L'esprit, étant préoccupé de l'idée de pêcheurs qui pé* chentdu poisson, il ne peut concevoir ce que Ton veut dire; et toute la difficulté qu'il ya pour résoudre celle question badine, vient de ce qu'on ne la conçoit pas clairement, et qu'on ne pense pas que des chasseurs et des pêcheurs, aussibien que d'autres hommes, cherchent quelquefois dans leurs habits certains petits animaux qu'ils rejettent s'ils les attrapent, et qu'ils emportent avec eux s'ils ne peuvent les attraper.
Quelquefois aussi l'on ne met pas dans les questions toutes les conditions nécessaires pour les résoudre, et cela les rend pour le moins aussi difficiles que lorsque l'on en joint d'inutiles comme dans celle-