LIVRE SIXIEME. hin
pour attaquer les plus gros animaux que nous voyions. Il est vrai que toutes les actions que font les bêtes marquent qu'il y a une intelligence, car tout ce qui est réglé le marque. Une montre même le marque : il est impossible que le hasard en compose les roues, et il faut que ce soit une intelligence qui en ait réglé les mouvements. On plante une graine à contre-sens, les racines qui sortaient hors de la terre s'y enfoncent d'elles-mêmes» et le germe qui était tourné vers la terre se détourne aussi pour en sortir ; cela marque une intelligence. Cette plante se noue d'espace en espace pour se fortifier ; elle couvre sa graine d'une peau qui la conserve ; elle l'environne de piquants pour la défendre : cela marque une intelligence. Enfin tout ce que nous voyons que font les plantes aussi bien que les animaux, marque certainement une intelligence. Tous les véritables cartésiens l'accordent. Mais tous les véritables cartésiens distinguent, car ils ôtent, autant qu'ils peuvent, l'équivoque des termes.
Les mouvements des bêtes et des plantes marquent une intelligence, mais cette intelligence n'est point de la matière, elle est distinguée des bétes, comme celle quiarrange les roues d'une montre est distinguée de la montre. Car enfin cette intelligence parait infiniment sage, infiniment puissante, et la même qui nous a formés dans le sein de nos mères, et qui nous donne l'accroissement auquel nous ne pouvons, par tous les efforts de notre esprit et de notre volonté, ajouter une coudée. Ainsi, dans^ les animaux, il n'y a ni intelligence ni âme^ comme on l'entend ordinairement. Ils mangent sans plaisir, ils crient sans douleur, ils croissent sans le savoir ; ils ne désirent rien, ils ne craignent rien, ils ne connaissent rien ; et s'ils agissent d'une manière qui marque intelligence, c'est que Dieu les ayant faits pour les conserver, il a formé leur corps de telle façon
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qu'ils évitent machinalement et sans crainte toot ce qui est capable de les détruire. Autrement il faudrait dire qu'il y a plus d'intelligence dans le plus petit des animaux ou même dans une seule graine que dans le plus spirituel de hommes ; car il est constant qu'il y a plas de différentes parties, et qu'il s'y produit plus de mouvements réglés que nous ne sommes capables d'en connaître.
Mais comme les hommes sont accoutumés à confondre toutes choses, et qu'ilss'imaginentque lenrâme produit dans leur corps presque tous les mouvements et tous les changements qui lui arrivent ; ils attachent faussement au mot d'âme l'idée de productrice et de conservatrice du corps. Ainsi, pensant que leur âme produit en eux tout ce qui est absolument nécessaire à la conservation de leur vie, quoiqu'elle ne sache pas même comment le corps qu'elle anime est composé, ils jugent qu'il faut nécesairement qu'il y ait une âme dans les bêtes pour y produire tous les mouvements et tous les changements qui leur arrivent^ à cause qu'ils sont assez semblables à ceux qui se font dans notre corps. Car les bêtes s'engendrent, se nourrissent, se fortifîént comme notre corps; elles boivent, mangent, dorment comme nous, parce que nous sommes entièrement semblables aux bêtes par le corps, et que tonte la différence qu'il y a entre nous et elles, c'est que nous avons une âme et qu'elles n'en ont pas. Mais l'âme que nous avons ne forme point notre corps, elle ne digère point nos aliments, elle ne donne {^oint le mouvement et la chaleur à notre sang. Elle sent, elle veut, elle raisonne ; elle aiiime le corps en ce sens qu'elle a des sentiments et des passions qui ont rapport à lui. Mais ce n'estpointqu'elleserépandedansnosmembrespourleor communiquer le sentiment et la vie, car notre corps ne peut rien recevoir de ce qui se rencontre dans notre