‹ Œuvres de Malebranche (volume 2)Chapitre 395 sur 415 · LIVRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIÈME

Ouand je ne considère que les parties dont les corps durs sont composés, je me sens porté à croire qu'on ne peut imagine?' aucun ciment qui ujusse les parties -de ce lien, qu elles-mêmes et leu?' f^rop^e rejjos ; car de quelle nature pouîTait 'il être ? Il ne sera pas une chose qui subsiste de soi-même ; car toutes ces petites parties étant des substances, pour quelle raison seraient-elles unies par d'autres substances que par elles-mêmes ? Il ne sera pas aussi une qualité diff'érente du repos, parce qu'il n'y a aucune qualité plus contraire au mouvement qui pourrait séparer ces parties que le repos qui est en elles; mais, outre les substances et leurs qualités, nous ne connaissons point qu'il y ait d'autres genres de choses *.

Il est bien vrai que les parties des corps durs demeurent unies, tant qu'elles sont en repos les- unes auprès des autres; et que lorsqu'elles sont une fois en repos, elles continuent par elles-mêmes d'y demeurer autant qu'il se peut. Mais ce n'est pas ce que je cherche, je prends le change. Je ne cherche pas d'où vient que les parties des corps durs sont en fepos les unes auprès des autres ; je lâche ici de découvrir d'où vient que les parties de ces corps ont force pour demeurer en repos les unes auprès des autres, et qu'elles résistent à Teffort que l'on fait pour les remuer ou les séparer.

Je pourrais * pourtant me répondre que chaque corps a véritablement de la force pourcontinuer de demeurer dans l'état où il est, et que cette force est égale pour le mouvement et pour le repos; mais que ce qui fait que les parties des corps durs demeurent en repos les unes auprès des autres, et qu'on a de la peine à les séparer et à les agiter, c'est qu'on n'emploie pas assez de mou-

* Principes deDesvarte^, art 55 de la seconde partie.

* DescarteSf ai t. hi de la mémo partie.

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veinent pour vaincre leur repos *. Cela est vraisemblable, mais je cherche la certitude, si elle se peut trouver, et non pas la seule vraisemblance. Et comment puis-je savoir avec certitude et avec évidence que chaque corps a celte force pour demeurer en l'état qu'il est, et que cette force est égale pour le mouvement et pour le repos, puisque la matière parait au contraire indiiférente au mouvement et au repos , et absolument sans aucune force ? Venons donc, comme a fait M. Descartes, à la volonté du Créateur, laquelle est peut-être la force que les corps semblent avoir dans eux-mêmes. C'est la seconde chose que nous avons dite auparavant pouvoir conserver les parties de ce petit lien dont nous parlions, si fort attachées les unes aux autres.

Certainement il se peut faire que Dieu veuille que chaque corps demeure dans Tétat où il est, et que sa volonté soit la force qui en unit les parties les unes aux antres; de même que je sais d'ailleurs que c'est sa volonté qui est la force mouvante, laquelle met les corps dans le mouvement. Car, puisque la matière ne se peut pas mouvoir par elle-même, il me semble que je dois juger que c'est un esprit, et même que c'est l'auteur de la nature qui la conserve et qui la met eu mouvement, en la conservant successivement en plusieurs endroits par sa simple volonlé,« puisqu'un être infiniment puissant n'agit point avec des instruments, et que les effets suivent nécessairement de sa volonté.

Je reconnais donc qu'il se peut faire que Dieu veuille que chaque chose demeure en l'état où elle est >. soit qu'elle soit en repos, ou qu'elle soit en mouvement; et que cette volonté soit la puissance naturelle qu'ont les

« Art. 63.

«Art. 31.

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corps pour demeurer dans l'étal où ils ont une fois été mis ^. Si cela est, il faudra, comme a fait M. Descartes, mesurer cette puissance, conclure quels en doivent être les effets, et donner ainsi des règles de la force et de la communication des mouvements à la rencontre des différents corps, par la proportion de la grandeur qui se trouve entre ces corps, puisque nous n'avons point d'autre moyen d'entrer dans la connaissance de cette volonté générale et immuable de Dieu, qui fait la différente puissance que les corps ont pour agir el pour se résister les uns aux autres, que leur différente grandeur et leur différente vitesse.

Cependant je n'ai point de preuve certaine que Dieu veuille, par une volonté positive, que les corps demeurent en repos; et il semble qu'il suffit que Dieu veuille qu'il y ait de la matière, aûn que nonseulement elle existe, mais aussi afin qu'elle existe en repos.

Il n'en est pas de même du mouvement, parce que ridée d'une matière mue renferme certainement deux puissances ou efficaces auxquelles elle a rapport, savoir, celle qui Ta créée et de plus celle qui l'a agitée. Ma^ ridée d'une matière en repos ne renferme que l'idée de la puissance qui Ta créée, sans qu'il soit nécessaire d'une autre puissance pour la mettre eu repos, puisque si on conçoit simplement de la matière sans songer à aucune puissance, on la concevra nécessairement en repos. C'est ainsi que je conçois les choses.

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corps soit mu^ afin qu'il cesse de l'être, et qu'il soit en repos.

En effet, la raison et mille et mille expériences m'apprennent que si de deux corps égaux en masse, Tun se meut avec un degré de vitesse et l'autre avec un demi-degré, la force du premier sera double de la force du second. Si la vitesse du second n'est que le quart, la centième^ la millionième de celle du premier; le second n'aura que le quart, la centième, la millionième partie de la force du premier. D'où il est aisé de conclure que si la vitesse du second est inâniment petite, ou enûn nulle, comme dans le repos, la force du second sera infiniment petite, ou enfin nulle, s'il est en repos. Ainsi, il me parait évident que le repos n'a nulle force pour résister à celle du mouvement.

Mais je me souviens d'avoir ouï dire à plusieurs personnes très-éclairées qu'il leur paraissait que le mouvement était aussi bien la privation du repos, que le repos la privation du mouvement. Quelqu'un môme assura, par des raisons que je ne pus comprendre, qu'il était plus probable que le mouvement fût une privation que le repos. Je ne me souviens pas distinctement des raisons qu'ils apportaient, mais cela me doit faire craindre que mes idées ne soient fausses. Car encore que la plupart des bommes disent tout ce qui leur plaît, sur des matières qui paraissent peu importantes, néanmoins j'ai sujet de croire que les personnes dont je parle prenaient plaisir à dire ce qu'ils concevaient. Il faut donc que j'examine encore mes idées avec soin.

C'est une chose qui me paraît indubitable, et ces messieurs dont je parle en tombaient d'accord, savoir que c^'est la volonté de Dieu qui meut les corps. La force donc qu'a celle boule que je vois rouler, c'est

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.la volonté de Dieu qui la fait rouler; que faut-il présentement que Dieu fasse pour l'arrêter? faut-il qu'il veuille par une volonté positive qu'elle soit en repos, ou bien s'il suffit qu'il cesse de vouloir qu'elle soit agitée ^? Il est évident que si Dieu cesse seulement de vouloir que cette boule soit agitée, la cessation de cette volonté de Dieu fera la cessation du mouvement de la boule, et par conséquent le repos. Car la volonté de Dieu, qui était la force qui remuait la boule, n'étant plus, cette force ne sera plus, la boule ne sera donc plus mue. Ainsi la cessation de la force du mouvement fait le repos. Le repos n'a donc point de force qui le cause. Ce n'est donc qu'une pure privation qui ne suppose point en Dieu de volonté positive. Ainsi ce serait admettre en Dieu une volonté positive sans raison et sans nécessité, que de donner aux corps quelque force pour demeurer dans le repos.

Mais renversons s'il est possible cet argument. Supposons présentement une boule en repos, au lieu que nous la supposions en mouvement; que faut- il que Dieu fasse pour l'agiter? Suftit-ii qu'il cesse de vouloir qu'elle soit en repos? Si cela est, je n'ai encore rien avancé; car le mouvement sera aussitôt la privation du repos, que le repos la privation du mouvement. Je ' suppose donc que Dieu cesse de vouloir qu'elle soit en repos. Mais, cela supposé, je ne vois pas que la boulese remue; et, s'il y en a qui conçoivent qu'elle se remue. Je les prie qu'ils me disent de quel c6té et selon quel degré de naouvementelle est mue. Certainement, il est

qu'elle aille avec quelque degré de mouvement, parce qu'il n'en est pas de même du mouvement comme do repos. Les mouvements sont d'une infinité de façons, ils sont capables du plus et du moins; mais le repos n'étant rien, ils ne peuvent différer les uns des autres. Une même boule, qui va deux fois plus vite en an temps qu'en un autre, a deux fois plus de force ou de mouvement en un temps qu'en un autre; mais on ne peut pas dire qu'une même boule ait deux fois plus de repos en un temps qu'en un autre.

Il faut donc en Dieu une volonté positive pour mettre une boule en mouvement^ ou pour faire qu'une boule ait une telle force pour se mouvoir, et il suffit qu'il cesse de vouloir qu'elle soit mue afin qu'elle ne remae plus, c'est-à-dire, alln qu'elle soit en repos. De même qu'afin que Dieu crée un monde, il ne suffit pas qu'il cesse de vouloir qu'il ne soit pas, mais il est nécessaire qu'il veuille positivement la manière dont il doit être. Mais pour l'anéantir, il ne faut pas que Dieu veuille qu'il ne soit pas, parce que Dieu ne peut pas vouloir le néant par une volonté positive, il suffit seulement que Dieu cesse de vouloir qu'il soit.

Je ne considère pas ici le mouvement et le repos selon leur être relatif; car il eist visible que des corps en repos ont des rapports aussi réels h ceux qui les environnent que ceux qui sont en mouvement. Je conçois seulement que les corps qui sont en mouvement ont une force mouvante, et que ceux qui sont en repos n'ont point de force pour leur repos ; parce que, le rapport des corps mus à ceux qui les environnent changeant toujours, il faut une force continuelle pour produire ces changements continuels, car en effet ce sont ces changements qui font tout ce qui arrive de nouveau dans la nature. Mais il ne faut point de force pour ne rien faire. Lorsque le rapport d'un corps à ceux qui

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