‹ Œuvres de Malebranche (volume 2)Chapitre 399 sur 415 · LIVRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIÈME

peut être transporté, puisque plus et moins une égale force est égal à zéro.

Ceux à qui je parle soutiennent qu'il n'y a jamais dans la nature plus de mouvement en un temps qu'en un autre, et que les corps en repos ne sont mus que par la rencontre de quelques corps agités qui leur communiquent de leur mouvement. De là je conclus qu'un corps que je suppose créé parfaitement en repos au milieu de l'eau^ ne recevra jamais aucun degré de mouvement ni aucun degré de force pour se mouvoir, des petites parties de l'eau qui l'entourent et qui viennent continuellement heurter contre lui, pourvu qu'elles le poussent également de tous côtés, parce que toutes ces petites' parties qui viennent heurter contre lui également de tous côtés, rejaillissant avec tout leur mouvement, elles ne lui en communiquent point; et par conséquent ce corps doit toujours être considéré comme en repos et sans aucune force mouvante, quoiqu'il change continuellement de surface.

Or, la preuve que j'ai que ces petites parties rejaillissent ainsi avec tout leur mouvement, c'est qu'outre qu'on ne peut pas concevoir la chose autrement, l'eau qui touche ce corps devrait se refroidir beaucoup ou même ce glacer, et devenir à pgu près aussi dure qu'est le bois en sa surface, puisque le mouvement des parties de l'eau devrait se répandre également dans les petites parties du corps qu'elles environnent.

Mais pour m'accommoder à ceux qui défendent le sentiment de M. Descartes, je veux bien accorder que Ton ne doit point considérer un bateau dans l'eau comme en repos. Je veux aussi que toutes les parties de l'eau qui l'environnent s'accordent toutes au mouvement nouveau que le batelier lui imprime, quoiqu'il ne soit que trop visible, par la diminution du m'ouvement du bateau, qu'elles lui résistent davantage du côté où il va

462 BECUERCHE DE lA VÉRITÉ.

que de celui d'où il a été poussé. Gela toutefois supposé, je dis que, de toutes les parties d'eau qui sont dans la rivière, il n'y a, selon M. Descartes, que celles qui touchent immédiatement le bateau du côté d'où il a été poussé, qui puissent aider à son mouvement. Car, selon ce philosophe, Peau étant fluide, toutes les parties dont elle est composée n'agissent pas ensemble contre le corps que nous voulons mouvoir. Il n^y a que celles qui, en le touchant, s'appuient conjointement sur lui *. Or, celles qui appuient conjointement sur le bateau, et le batelier ensemble, sont cent fois plus petits que tout le bateau. Il est donc visible^ par l'explication que M. Descartes donne dans cet article sur la difficulté que nous avons de rompre un clou entre nos mains, qu'un petit corps est capable d'en agiter un beaucoup plus grand que lui ^. Car enfin nos mains ne sont pas si fluides que de l'eau ; et lorsque nous voulons rompre un clou, il j a plus de parties jointes ensemble qui agissent conjointement dans nos mains que dans l'eau qui pousse an bateau.

Mais voici une expérience plus sensible. Si Ton prend un ais bien uni, ou quelque autre plan extrêmement dur, que l'on y enfonce un clou à moitié, et que l'on donne à ce plan quelque peu d'inclination. Je disque, si l'on met une barre de fer cent mille fois plus grosse que ce clou, un pouce ou deux au-dessus de lui, et qu'on la laisse glisser, ce clou ne se rompra point '. Et il faut cependant remarquer que, selon M. Descartes, toutes les parties de la barre appuient et agissent conjointement sur ce clou, car cette barre est dure et solide *. Si donc il n*y avait point d'autre ciment que le

» Principes d& Descartes ^ seconde partie, art. 63. « Art. Cl.

3 Art. 03. * An. &0.

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