LIVRE PREMIER
ne nous trompons point de croire qu'elles ont une existence réelle et indépendante de notre esprit^ quoiqu'il soit très difficile de le prouver démonstrative ment *.
Il est donc constant que les jugements que nous faisons touchant l'étendue, les figures et les mouvements des corps, renferment quelque vérité ; mais il n'en est pas de môme de ceux que nous faisons touchant la lumière, les couleurs, les saveurs, les odeurs et toutes les autres qualités sensibles ; car la vérité ne s'y rencontre jamais, comme nous Talions faire voir dans le reste de ce premier livre.
On ne sépare point ici la lumière d'avec les couleurs, parce qu'on ne les croit pas fort différentes e^ qu'on ne les peut expliquer séparément. L^on sera même obligé de parler des autres qualités sensibles en général en môme temps que l'on traitera de ces deuxci, parce qu'elles s'expliqueront par les mômes principes. Il faut apporter beaucoup d'attention aux choses qui suivent ; car elles sont de la dernière conséquence, et bien différentes pour leur utilité de celles qui ont procédé.
I. Je suppose d'abord qu'on sache bien distinguer t'àme du corps par les attributs positifs et par les propriétés qui conviennent à ces deux substances. Le corps n'est que l'étendue en longueur, largeur et profondeur, et toutes ses propriétés ne consistent que dans le repos et le mouvement, et dans une infinité de figures différentes ; car il est clair : i° que l'idée de l'étendue représente une substance, puisqu'on peut penser à l'étendue sans penser à autre chose ; 2° et cette idée ne peut représenter que des rapports de dis-
* Voy. les Eclaire,
* Entr, sur fa Méiaph, » Entr, n. 1, 2.
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lance ou successifs ou permanents, c'est-à-dire des mouvements et des figures. Gomme on ne se trompe point quand on ne croit que ce qu'on conçoit^ il ne faut attribuer aux-corps que les propriétés que je Tiens de dire. L*âme, au contraire, c'est ce moi qui pense^ qui sent, qui veut : c'est la substance oh se trouvent toutes les modifications dont j'ai sentiment intérieur^ et qui ne peuvent subsister que dans l'âme qui les sent. Ainsi il ne faut attribuer à l'âme aucune propriété différente de ses diverses pensées. Je suppose donc que l'on sache bien distinguer l'âme du corps ; que si ce que je viens de dire ne suffit pas pour faire sentir la différence de ces deux substances, on peut lire et méditer quelques endroits de saint Augustin, comme le chapitre 10 du livre de la Tinnité^ les chapitres 4 et i 4 du livre de la Quantité de l'âme, ou les Méditations de M. Descartes, principalement ce qui regarde la dis • tinction de l'âme et du corps; ou enfin le sixième discours du Discernement de l'âme et du corps ^ de M. de Cordemoy.
II. Je suppose aussi qu'on sache Tanatomie des organes des sens, et qu'ils sont composés de petits filets qui ont leur origine dans le milieu du cerveau ; qu'ils se répandent dans tous nos membres où il y a du sentiment, et qu'ils viennent enfin aboutir, sans aucune interruption, jusqu'aux parties extérieures du corps ; que, pendant que l'on veille et qu'on est en santé, on ne peut en remuer un bout que l'autre ne se remue en môme temps, à cause qu'ils sont toujours un peu bandés ; de môme qu'il arrive à une corde bandée, de laquelle on ne peut remuer une partie sans que l'autre soit ébranlée.
II faut aussi savoir que ces filets peuvent ôtre remués en deux manières, ou bien par le bout qui est hors du cerveau, ou par le bout qui est dans le cerveau. Si ces