LIVRE PREMIER
Pour les sensations moyennes, l'âme s'y trouve fort embarrassée. Car, d'un côté, elle veut suivre les jugements naturels des sens et, pour cela, elle éloigne de ^i, autant qu'elle peut, ces sortes de sensations, pour les attribuer aux objets ; mais, de l'autre côté, elle ne peut qu'elle ne sente au dedans d'elle-même qu'elles lui appartiennent, principalement quand ces sensations approchent de celles que j'ai nommées fortes et vives. De sorte que voici comme elle se conduit dans le jugement qu'elle en fait : si la sensation la touche assez fort^ elle la joge dans son propre corps aussi bien que dans Tobjet; si elle ne la touche que très-peu, elle ne la juge que dans l'objet, et, si cette sensation est exactement moyenne entre les fortes et les faibles, alors Tàme ne sait plus qu'en croire, lorsqu'elle n'en juge que par les sens.
Par exemple, si on regarde une chandelle d'un peu loin, l'âme juge que la lumière n'est que dans l'objet; si on la met tout proche de ses yeux, l'âme juge qu'elle n'est pas seulement dans la chandelle, mais aussi dans ses yeux; qui si on Li retire environ à un pied de soie^ l'âme demeure quelque temps sans juger si cette lu» mière n'est que dans Tobjet. Mais elle ne s'avise jamais de penser, comme elle devait faire, que la lumière n'est etne peut être une propriété ou une modification de la matière, et qu'elle n'est qu'au dedans d'elle-même , parce qu'elle ne pense pas à se servir de sa raison pour découvrir la vérité de ce qui en est, mais seulement de ses sens, qui ne la découvrent jamais et qui ne sont donnés que pour la conservation du corps.
Or, la cause pour laquelle l'âme ne se sert pas de sa raison, c'est-à-dire de sa pure intellection, quand elle considère un objet qui peut être aperçu par les sens, c'est que l'âme n'est point touchée par les choses qu'elle aperçoit par la pure intellection, et qu'au
iOO RECeERCDE DE LA VÉRITÉ.
'Contraire elle l'est très-vivement par les choses sensibles; car l'âme s'applique fort à ce qui la louche beaucoup, et elle néglige de s'appliquer aux choses qui ne ia touchent pas. Ainsi, elle conforme presque toujours ses jugements libres aux jugements naturels de ses sens.
Pour juger donc sainement de la lumière et des couleurs, aussi bien que de toutes les autres qualités sensibles, on doit distinguer avec soin le sentiment de couleur d'avec le mouvement du nerf optique, et reconnaître, par la raison, que les mouvements et les impulsions sont des propriétés des corps, et qu'ainsi ils se peuvent rencontrer 4ans les objets et dans les organes de nos sens ; mais que la lumière et les couleurs que l'on voit sont des modifications de l'âme bien différentes des autres, et desquelles aussi Ion a des idées bien différentes.
Car il est certain qu'un paysan, par exemple, voit fort bien les couleurs et qu'il les distingue de toutes les choses qui ne sont point couleur ; il est de même certain qu'il n'aperçoit point de mouvement ni dans les objets colorés, ni dans le fond de ses yeux. Donc la couleur n'est point du mouvement. De môme, un paysan sent fort bien ia chaleur, et il en a une connaissance assez claire pour la distinguer de toutes les choses qui ne sont point chaleur; cependant il ne pense pas seulement que les fibres de sa main soient remuées. La chaleur qu'il sent n'est donc point un mouvement, puisque les idées de chaleur et de mouvement sont différentes, et qu'il peut avoir l'une sans l'autre. Car il n'y a point d'autre raison pour dire qu'un carré n'est pas un rond, que parce que l'idée d'un carré est différente de celle d'un rond, et que l'on peut penser à l'une sans penser à l'autre.
Il ne faut qu'un peu d'attention pour reconnaître