CHAPITRE XIIj
I. Do la nature des sensations. — II. Qu'on les connaît mieux qu'on ne croit. — III. Objection et réponse. — IV. Pourquoi l'on s'imagine ne rien connaître de ses sensations. — V. Qu'on se trompe de croire, que tous les hommes ont les mêmes sensations des mémos objets. —- VI. Objection et réponse.
I. La troisième chose qui se trouve dans chacune de nos sensations, ou ce que nous sentons, par exemple, quand nous sommes auprès du feu est une modification de noire âme par rapport à ce qui se passe dans le corps auquel elle est unie. Cette modification est agréable quand ce qui se passe dans le corps est propre pour aider la circulation du sang et les autres fonctions delà vie : on la nomme du terme équivoque de chaleur ; et cette modification est pénible et toute différente de l'autre^ quand ce qui se passe dans le corps est capable de l'incommoder ou de le brûler, c'est-à-dire quand les^ mouvements qui sont dans le corps sont capables d'en rompre quelques fibres, et elle s'appelle ordinairement douleur ou brûlure, et ainsi des autres sensations. Mais voici les pensées ordinaires que Ton a sur ce sujet.
IL La première erreur est que Ton croit n'avoir aucune connaissance de ses sensations. Il se trouve tous les jours une infinité de gens qui se mettent fort en peine de savoir ce que c'est que la douleur, le plaisir et les autres sensations ; ils ne demeurent pas d'accord qu'elles ne sont que dans l'âme et qu'elles n'en
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sont que des modifications. Il est vrai que ces sortes de gens sont admirables, de vouloir qu'on leur apprenne ce qu'ils ne peuvent ignorer, car il n'est pas possible à un homme d'ignorer entièrement ce que c'est que la douleur quand il la sent.
Une personne, par exemple, qui se brûle la main, distingue forl bien la douleur qu'elle sent d'avec la lumière, la couleur, le son, les saveurs, les odeurs, le plaisir, et d'avec toute autre douleur que celle qu'elle sent; elle la distingue très-bien de l'admiratiou, du désir, de l'amour; elle la distingue d'un carré, d'un cercle, d'un mouvement; enfin elle la reconnaît fort diO'érente de toutes les choses qui ne sont point cette douleur qu'elle sent. Or^ si elle n'avait aucune connaissance de l'a douleur, je voudrais bien savoir comment elle pourrait connaître avec évidence et certitude que ce qu'elle sent n'est aucune de ces choses.
Nous connaissons donc, en quelque manière, ce que nous sentons immédiatement quand nous voyons des couleurs ou que nous avons quelque autre sentiment, et môme il est très-certain que, si nous ne le connaissions pas, nous ne connaîtrions aucun objet sensible; car il est évident que nous ne pourrions pas distinguer, par exemple, l'eau d'avec le vin, si nous ne savions que les sensations que nous avons de l'un sont différentes de celles que nous avons de Tautre, et ainsi de toutes les choses que nous connaissons par les sens.
III. Il est vrai que, si on me presse, et qu'on me demande que j'explique donc ce que c'est que la douleur, le plaisir, la couleur, etc., je ne le pourrai pas faire comme il faut par des paroles ; mais il ne s'ensuit pas de là que, si je vois de la couleur ou que je me brûle, je ne connaisse, au moins en quelque manière, ce que je sens actuellement.
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Or, la raison pour laquellç tontes les sensations ne peuvent pas bien s'expliquer par des paroles, comme toutes les autres choses, c'est qu'il dépend de la volonté des hommes d'attacher les idées des choses à tels noms qu'il leur plaît. Ils peuvent appeler le ciel Duranos, Schamajim, etc., comme les Grecs et les Hébreux ; mais ces mômes hommes n'attachent pas comme il leur plall leurs sensations à des paroles, ni mémo à aucune autre chose. Ils ne voient point de couleur quoiqu'on leur en parle, s'ils n'ouvrent les yeux; ils ne coûtent point de saveurs s'il n'arrive quelque changement dans Tordre des fibres de leur langue et de leur cerveau. En un mot, toutes les sensations ne dépendent point de la volonté des hommes, et il n'y a que celui qui les a faits qui les conserve dans cette mutuelle correspondance des modifications de leur âme avec celle de leur corps. De sorte que si un homme veut que je lui représente de la chaleur ou de la couleur, je ne puis me servir de paroles pour cela; mais il faut que j'imprime dans les organes de ses sens les roouveoients auxquels la nature a attaché ces sensations; il faut que je l'approche du feu et que je lui fasse voir des tableaux.
C'est pour cela qu'il est impossible dé donner aux • aveugles la moindre connaissance de ce que Ton entend par rouge, vert, jaune, etc. Car, puisqu'on ne peut se faire entendre quand celui qui écoute n'a pas les mêmes idées que celui qui parle, il est manifeste que les couleurs n'étant point attachées au son des paroles ou au mouvement du nerf des oreilles, mais à celui du nerf optique, on ne peut pas les représenter aux aveugles, puisque leur nerf optique ne peut être ébranlé par les objets colorés.
IV. Nous avons donc quelque connaissance de nos sensations. Voyons maintenant d'où vient que nous
cherchons encore à les connaître et que nous croyons n'en avoir aucune connaissance. En voici sans doute la raison.
L'âme, depuis le péché, est devenue comme corporelle par inclination. Son amour pour les choses sensibles diminue sans cesse l'union ou le rapport qu'elle a avec les choses intelligibles. Ce n'est qu'avec dégoût qu'elle conçoit les choses qui ne se font point sentir, et elle se lasse incontinent de les considérer. Elle fait tous ses efforts pour produire dans son cerveau quelques images qui les représentent; et elle s'est si fort accoutumée dès l'enfance à celte sorte de conception* qu'elle croit même ne point connaître ce qu'elle ne peut imaginer. Cependant il se trouve plusieurs choses qui, n'étant point corporelles, ne peuvent être représentées à l'esprit par des images corporelles, comme notre âme avec toutes ses modilications. Lors donc que notre âme veut se représenter sa nature et ses propres sensations, elle fait effort pour s'en former une image corporelle; elle se cherche dans tous les êtres corporels ; elle se prend tantôt pour l'un et tantôt pour l'autre; tantôt pour l'air, tantôt pour le feu, ou pour l'harmonie des parties de son corps, et, se voulant ainsi trouver parmi les corps et imaginer ses propres modifications, qui sont ses sensations, comme les mo- . diûcations des corps, il ne faut pas s'étonner si elle s'égare et si elle se méconnaît entièrement elle-même.
Ce qui la porte encore beaucoup à vouloir imaginer ses sensations, c'est qu*elle juge qu'elles sont dans les objets et qu'elles en sont même des modifications, et, par conséquent, que c'est quelque chose de corporel et qui se peut imaginer. Elle juge donc que la nature de ses sensations ne consiste que dans le mouvement qui les cause, ou dans quelque autre modification d'un corps ; ce qui se trouve différent de ce qu'elle sent,
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qui n'est rien de corporel et qui ne se peut représenter par des images corporelles. Gela l'embarrasse et lui fait ci-oire qu'elle ne connaît pas ses propres sensations. ^ Pour ceux qui ne font point de vains efforts afin de se représenter l'âme et ses modifications par des images corporelles, et qui ne laissent pas de demander qu'on leur explique les sensations, ils doivent savoir qu'on ne connaît point l'âme ni ses modifications par des idées, prenant le mot A*idée dans son véritable sens, tel que je le détermine et que je l'explique dans le troisième livre, mais seulement par sentiment inté^ rieur ^; et qu'ainsi, lorsqu'ils souhaitent qu'on leur «zplique l'âme et ses sensations par quelques idées, ils souhaitent ce qu'il n'est pas possible à tous les hommes ensemble de leur donner, puisque les hommes fie peuvent pas nous instruire en nous donnant les idées des choses, mais seulement en nous faisant penser à celles que nous avons naturellement.
La seconde erreur oh nous tombons touchant les sensations, c'est que nous les attribuons aux objets. Elle a été expliquée dans les chapitres xi et xii.
V. La troisième, est que nous jugeons que tout le monde a les mômes sensations des mêmes objets. Nous croyons par exemple que tout le monde voit le ciel bleu, les prés verts, et tous les objets visibles de la même manière que nous les voyons, et ainsi de toutes les autres qualités sensibles des autres sens. Plusieurs personnes s'étonneront même de ce que je mets en doute des choses qu'ils croient indubitables. Cependant je puis assurer qu'ils n'ont jamais eu au- .cune raison d'en juger de la manière qu'ils en jugent^ et quoique je ne puisse pas démontrer mathématiquemeul qu'ils se trompent, je puis toutefois démontrer
* Deasième partie, clu vu. Voy, aussi V Et- faire, sur le môme ch«
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que s'ils ne se trompent pas, c'est par le plus grand hasard du monde. J'ai môme des raisons assez fortes pour assurer qu'ils sont véritablement dans l'erreur.
Pour reconnaître la vérité de ce que j'avance, il faut se souvenir de ce que j'ai déjà prouvé, savoir, qu'il y a grande différence entre les sensations et les causes des sensations. Car on peut juger de là qu'absolument parlant il se peut faire que des mouvements semblables des fibres intérieures du nerf optique ne fassent pas avoir à différentes personnes les mêmes sensations, c'est-à-dire voir les mêmes couleurs, et qu'il peut arriver qu'un mouvement, qui causera dans une personne la sensation du bleu, causera celle du vert ou du gris dans une autre, ou même une nouvelle sensation que personne n'aura jamais eue.
Il est constant que cela peut être et qu'on n'a point de raison qui nous démontre le contraire. Cependant on tombe d'accord qu'il n'est pas vraisemblable que cela soit ainsi. Il est bien plus raisonnable de croire que Dieu agit toujours de la même manière dans l'union qu'il a mise entre nos âmes et nos corps, et çu'ii a attaché les mêmes idées et les mêmes sensations aux mouvements semblables des fibres intérieures du cerveau de différentes personnes.
Qu'il soit donc vrai que les mêmes mouvements des fibres qui aboutissent dans le cerveau soient accompagnés des mêmes sensations dans tous les hommes; s'il arrive que les mêmes ohjets ne produisent pas les mêmes mouvements dans leur cerveau, ils n'exciteront pas par conséquent les mêmes sensations dans leur âme. Or il me paraît indubitable que les organes des sens de tous les hommes n'étant pas disposés de la même manière, ils ne peuvent pas recevoir les mômes impressions des mêmes objets.
Les coups de poing par exemple que les portefaix
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se donnent pour se flatter, seraient capables d'estro-^ pier des personnes délicates. Le même coup produit des mouvements bien diflérents, et excite par conséquent des sensations bien différentes dans un homme d'une constitution robuste et dans un enfant ou une femme de faible complexion. Ainsi, n'y ayant pas deux personnes au monde, de qui on puisse assurer qu'ils aient les organes des sens dans une parfaite conformité, on ne peut pas assurer qu'il y ait deux hommes dans le monde qui aient tout à fait les mêmes sentiments des mêmes objets.
C'est là l'origine de cette étrange variété qui se rencontre dans les inclinations des hommes. Il y en a qui aiment extrêmement la musique, d'autres qui y sont insensibles ; et même entre ceux qui s'y plaisent, les uns aiment un genre de musique, les autres un autre, selon la diversité presque infinie qui se trouve dans les fibres du nerf de Touîe, dans le sang et dans les esprits. Combien, par exemple, y a-t-il de différence entre la musique de France, celle d'Italie, celle des Chinois et les autres, et par conséquent entre le goût que les différents peuples ont des différents genres de musique ! Il arrive même qu'en différents temps on reçoit des impressions fort différentes par les mêmes concerts; car si l'on a l'imagination échauffée par une grande abondance d'esprits agités, on se plaît beaucoup plus à entendre une musique hardie et où il entre beaucoup de dissonances, que dans une musique plus douce et plus selon les règles et l'exactitude mathématique. L'expérience le prouve et il n'est pas fort difficile d'en donner la raison.
lien est de même des odeurs. Celui qui aime la fleur d'orange ne pourra peut-être souffrir la rose, et d'antres au contraire.
Pour les saveurs il y a autant de diversité que dans