‹ Œuvres de Malebranche (volume 2)Chapitre 66 sur 415 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

1. Que nos sens nous portent h l'erreur en des choses même qui ne ^vi senâbles. — II. Exemple tiré de la conversation des homme». —UI. Qu'il ne faut point s'arrêter aux manières sensibles.

Aos !»eDsne nous trompent pas seulement à regard de leurs objets, comme de la lumière, des couleurs, et des autres qualités sensibles; ils nous séduisent même louchant les objets qui ne sont point de leur ressort, en nous empêchant deles considérer avec assez d'attention pour en porter un jugement solide. C'est ce qui mérite bien d'être expliqué.

l. L'attention et l'application de l'esprit aux idées claires et distinctes que nous avons des objets est la chose du monde la plus nécessaire pour découvrir ce qu'ils sont véritablement. Car de môme qu'il n'est pas possible de voir la beauté de quelque ouvrage sans ouvrir tes yeux et sans le regarder fixement, ainsi l'esprit ne peut pas voir évidemment la plupart des choses avec les rapports qu'elles ont les unes aux autres, s'il ne les considère avec attention. Or, il est certain que rien ne nous détourne davantage de l'attPnlion a"^ i'*^«»s r.Uir'^« et distinctes que nos propr.

rien ne nous éloigne davan jellc sitôt dans l'erreur.

Pour bien concevoir nt> nécessaire de savoir qu( aperçoit, savoir, par le?

i'esprit, ne la touchent pas toutes également, et que par conséquent elle n'apporte pas une pareille atteniion à tout ce qu'elle aperçoit par leur moyen ; car elle s'applique beaucoup à ce qui la touche beaucoup, et •elle est peu attentive à ce qui la touche peu.

Or ce qu'elle aperçoit par les sens la touche et l'applique extrèmeoient, ce qu'elle connaît par l'imagination la touche beaucoup moins; mais ce que l'entendement lui représente, je veux dire ce qu'elle aperçoit par elle-même ou indépendamment des sens et de Timagination, ne la réveille presque pas. Personne ne peut douter que la plus petite douleur des sens ne soit plus présente à l'esprit et ne le rende plus attentif que la méditation d'une chose de beaucoup plus grande conséquence.

La raison de ceci est que les sens représentent les objets comme présents, et que l'imagination ne les représente que comme absents. Or, il est à propos que, de plusieurs biens ou de plusieurs maux proposés à Tâme, ceux qui sont présents la touchent et l'appliquent davantage que les autres qui sont absents, parce <iu'il est nécessaire que l'âme se détermine promptement sur ce qu'elle doit faire en cette rencontre. Ainsi, elle s'applique beaucoup plus à une simple piqûre qu'à des spéculations fort relevées, et les plaisirs et les maux de ce monde font même plus d'impression sur elle que les douleurs terribles et les plaisirs infinis de l'éternité.

Les sens appliquent donc extrêmement l'Ame à ce qu'ils lui représentent. Or, comme elle est limitée et qu'elle ne peut nettement concevoir beaucoup de choses à la fois, elle ne peut apercevoir nettement ce que l'entendement lui représente dans le même temps que les sens lui offrent quelque chose à considérer. Elle laisse donc les idées cl lires et distinctes de l'entendement, propres cependant à découvrir la vérité des

UYRB PRBIIIEB. 187

choses en elies-mômes ; et elle s'applique uniquement aux idées confuses des sens qui la touchent beaucoup, et qui ne lui représentent point les choses selon ce qu'elles sont en elles-mêmes, mais seulement selon le rapport qu'elles ont avec son corps.

II. Si une personne^ par exemple, veut expliquer quelque vérité, il est nécessaire qu'il se serve de la parole, et qu'il exprime ses mouvements et ses sentiments intérieurs par des mouvements et des manières sensibles. Or, l'âme ne peut dans le même temps apep* cevoir distinctement plusieurs choses. Ainsi, ayant ton* jours une grande attention à ce qui lui vient par les sens, elle ne considère presque point les raisons qu'elle entend dire. Mais elle s'applique beaucoup au plaisir sensible qu'elle a de la mesure des périodes, des rapports des gestes avec les paroles, de l'agrément du vi* sage, enfin de Pair et de la manière de celui qui parle. Cependant après qu'elle a écoulé, elle veut juger, c'est la coutume. Ainsi, ses jugements doivent être différents, selon la diversité des impressions qu'elle aura ' reçues par les sens.

Si, par exemple, celui qui parle s'énonce avec faci lité, s'il garde une mesure agréable dans ses périodes, s'il a l'air d'un honnête homme et d'un homme d'esprit, si c'est une personne de qualité, s'il est suivi d'un grand train, s'il parle avec autorité et avec gravité, si les autres l'écoutent avec respect et en silence ; s'il a quelque réputation et quelque commerce avec les esprits du premier ordre ; enfin s'il est assez heureux pour plaire ou pour être estimé, il aura raison dans tout ce qu'il avancera, et il n'y aura pas jusqu'à son collet et à ses manchettes qui ne prouvent quelque chose.

Mais s'il est assez malheureux pour avoir des qualités contraires à celles-ci, il aura beau démontrer, il ne trouvera jamais rien; qu'il dise les plus belles choses du

ISS RECBERCaii: DE LA VÉRITÉ.

monde, on ne les apercevra jamais. L'attention des auditeurs n'étant qu'à ce qui touche les sens, le dégoût qu'ils auront de voir un homme si mal composé lo:^ occupera tout entiers et empêchera l'application qu'il» devraient avoir à ses pensées. Ce collet sale et chifionné fera mépriser celui qui le porte et tout ce qui peut venir de lui ; et celte manière de parler de philosophe et de rêveur fera traiter de rêveries et d'extravagances ces hautes et subUmes vérités, dont le commun du monde n'est pas capable.

Voilà quels sont les jugements des hommes. Leurs yeux et leurs oreilles jugent de la vérité, et non pas la raison, dans les choses même qui ne dépendent que de la raison, parce que les hommes ne s'appliquent qu'aux manières sensibles et agréables, et qu'ils n'apportent presque jamais une attention forte et sérieuse pour découvrir la vérité.

IlL Qu'y a-t-il cependant de plus injuste que de juger des choses par la manière, et de- mépriser la vérité parce qu'ede n'est pas revêtue d'ornements qui nous plaisent et qui flattent nos sens ? 11 devrait être honteux à des philosophes et à des personnes qui se piquent d'esprit, de rechercher avec plus de soin ces manières agréables que la vérité même, et de se repaître plutôt l'esprit, de la vanité des paroles, que de ïa^ solidité des choses. C'est au commun des hommes, c'est aux âmes de chair et de sang à se laisser gagner par des périodes bien mesurées et par des figures et des mouvements qui réveillent les passions.

Omnia cnim stolidi niagis adniirantur, amant({uo^ Inverais quse sub vorbis latitantia ccrnunt ; Veraquti constituunt, quic bclie tangere possunt Auros, fît lepido quœ sunt fucata sonore.

Mais les personnes sages tâchent de se défendre contre la force maligne et les charmes puissants de ces

LIVRB PREMIER. 1S»

manières sensibles. Les sens leur imposent aussi bien qu'aux autres hommes, puisqu'en effet ils sont hommes; mais ils méprisent les rapports qu'ils leur font. Ils imitent ce fameux exemple des juges de l'Aréopage, qui défendaient rigoureusement à leurs avocats de se ser\'ir de ces paroles et de tes figurés trompeuses , et qui ne les écoutaient que dans les ténèbres, de peur que les agréments de leurs paroles et de leurs gestesf ne leur persuadassent quelque chose contre la véri|.é et la justice, et afin qu'ils pussent davantage s'appliquer à considérer la solidité de leurs raisons.

Page 1