‹ Œuvres de Malebranche (volume 2)Chapitre 67 sur 415 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Deux aatres exemples. •- 1. 1^ premier, de nos erreurs touchant la nature des corps. — IL Le second, de celles qui regardent les qualités de ces mêmes corps.

Il est certain que la plupart de nos erreurs ont pour première cause cette forte application de l'âme à ce qui lui vient par les sens, et cette nonchalance où elle est pour les choses que l'entendement pur lui représente. On vient d'en donner un exemple de fort grande conséquence pour la morale, tiré de la conversation des hommes ; en voici encore d'autres tirés du commerce que l'on a avec le reste de la nature, lesquels il est absolument nécessaire de remarquer pour la physique.

I. Une des principales erreurs où l'on tomhe en matière de physique, c'est que l'on s'imagine qu'il y a beaucoup plus de substance dans les corps qui se font beaucoup sentir que dans les autres qu'on ne sent presque pas. La plupart des hommes croient qu'il y a bien plus de matière dans l'or et dans le plomb que dans l'air et dans l'eau; et les enfants mêmes, qui n'ont point remarqué par les sens les effets de l'air, s'imaginent ordinairement que ce n'est rien de réel.

L'or et le plomb sont fort pesants, fort durs et fort sensibles ; l'eau et l'air au contraire ne se font presque pas sentir. De là les hommes concluent que les premiers ont bien plus de réalité que les autres, ou qu'il y

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a plus de matière dans un pied cube d'or que dans un pied cube d'air. Ils jugent de la vérité des choses par l'impression sensible qui nous trompe toujours, et ils négligent les idées claires et distinctes de l'esprit qni ne nous trompent jamais, parce que le sensible nous touche et nous applique, et que Tintelligible nous endort. Ces faux jugements regardent la substance des corps; en voici d'autres sur les qualités des mêmes corps.

II. Les hommes jugent presque toujours que les objets qui excitent en eux des sensations plus agréables sont les plus parfaits et les plus purs, sans savoir seulement en quoi consiste la perfection et la pureté de la matière, et même sans s*en mettre en peine.

Ils disent, par exemple, que de la fange est impure et que de l'eau très-claire est fort pure. Mais les chameaux qui aiment Teau bourbeuse, et ces animaux qui se plaisent dans la fange, ,ne seraient pas de leur sentiment. Ce sont des bêtes, il est vrai. Mais les personnes qui aiment les entrailles de la bécasse et les excréments de la fouine ne disent pas que c'est de rimpuretéy quoiqu'ils le disent de ce qui sort de tous les autres animaux. Enfin, le musc et l'ambre sont estimés généralement de tous les hommes, de ceux même qui croient que ce ne sont que des excréments.

Certainement on ne juge de la perfection de la matière et de sa pureté que par rapport à ses propres sens ; et de là il arrive que les sens étant différents dans tous les hommes, comme on l'a suffisamment expliqué, ils doivent juger très-diversement de la perfection et de la pureté de la matière. Ainsi, les livres qu'ils composent tous les jours sur les perfections imaginaires qu'ils attribuent à certains corps sont nécessairement remplis d'erreurs dans une variété tout à fait étrange et bizarre, puisque les raisonnements qu'ils contien-

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lient ne sont appuyés que sur les idées fausses, confuses et irrégulières de nos sens.

Il ne faut pas que des philosophes disent que la matière esl pure ou impurey s'ils ne savent ce qu'ils entendent précisément par ces mots de pur et d'impur; car il ne faut pas parler sans savoir ce que Ton dit, c'esl-à dire, sans avoir des idées distinctes qui répondent aux termes donl on se sert. Or, s'ils avaient fixé des idées claires et distinctes à l'un el à l'autre de ces mots, ils verraient que ce qu'ils appellent pur serait souvent très- impur, et que ce qui leur parait impur se trouverait souvent très- pur.

S'ils voulaient, par exemple, que cette matière-là fût la plus pure et la plus parfaite dont les parties seraient les plus déliées et les plus faciles à se mouvoir, l'or, l'argent et les pierres prérieuses seraient des corps extrêmement imparfaits, el l'air et le feu seraient au contraire très-parfaits. Quand de la chair viendrait à se corrompre et à sentir mauvais, ce serait alors qu'elle commencerait à se perfectionner, et une charogne, puante serait un corps hien plus parfait que la chair ordinaire.

Que si au contraire ils voulaient que les corps les plus parfaits fussent ceux dont les parties seraient les plus grosses, les plus solides et les plus difficiles à remuer, de la terre serait plus parfaite que de l'or, et l'air et le feu seraient les corps les plus imparfaits.

Que si on ne veut pas attacher aux termes de pur et parfait les idées distinctes dont je viens de parler, il est permis d'en substituer d'autres en leur place. Mais si on prétend ne délinir ces mots que par des notions sensibles, on confondra éternellement toutes choses, puisqu'on ne fixera jamais la signification des termes qui les expriment. Tous les hommes, comme l'on a déjà prouvé» ont des sensations différentes des

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