‹ Œuvres de Malebranche (volume 2)Chapitre 72 sur 415 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

I. Des esprits animaux, et des changements auxquels ils sont sujets en général. — II. Que le chyle va au cœur, et qu'il apporte du changcmeat dans les esprits. — III. Que le yin en fait autant.

I. Tout le monde convient assez que les esprits animaux ne sont que les parties les plus subtiles et les plus agitées du sang, qui se sublilise et s'agite principalement par la fermentation el par le mouvement violent des muscles dont le cœur est composé ; que ces esprits sont conduits avec le reste du sang par les artères jusque dans le cerveau, et que là ils en sont séparés par quelques parties destinées à cet usage, desquelles on ne convient pas encore.

Il faut conclure de là que si le sang est fort subtil, il y aura beaucoup d'esprits animaux; et que s'il est grossier, il y en aura peu ; que si le sang est composé de parties fort faciles à s'embraser dans le cœur et ailleurs, ou fort propres au mouvement, les esprits qui seront dans le cerveau seront extrêmement échauffés ou agités ; que si au contraire le saug ne se fermente pas assez, les esprits animaux seront languissants, sans action et sans force : en An que, selon la solidité qui se trouvera dans les parties du sang, les esprits animaux auront plus ou moins de solidité, el par conséquent plus ou moins de force dans leur mouvement. Mais il faut expliquer plus au long toutes ces choses, et apporter des exemples et des expériences

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incontestables, pour en faire reconnaître plus sensiblement la vérité.

II. L'autorité des anciens n'a pas seulement aveuglé l'esprit de quelques gens, on peut même dire qu'elle leur a fermé les yeux. Car il y a encore quelques personnes si respectueuses à l'égard des anciennes opinions, ou peut-être si opiniâtres, qu'ils ne veulent pas voir des choses qu'ils ne pourraient plus contredire s'il leur plaisait seulement d'ouvrir les yeux. On voit totis les jours des personnes assez estimées par leur lecture et par leurs études, qui font des livres et des conférences publiques contre les expériences visibles et sensibles de la circulation du sang, contre celles du poids et de la force élastique de lair, et d'autres semblables. La découverte que M. Pecquet a faite en nos jours, de laquelle on a besoin ici, est du nombre de celles qui ne sont malheureuses que parce qu'elles ne naissent pas toutes vieille^, et pour ainsi dire avec une barbe vénérable. On ne laissera pas cependant de s'en servir, et on ne craint pas que les personnes judicieuses y trouvent à redire.

Selon cette découverte, il est constant que le diyle ne va pas d'abord des viscères au foie par les veines mésaraîquesj comme le croient les anciens ; mais qu'il passe des boyaux dans les veines lactées, et ensuite dans certains réservoirs où elles abouti^sent toutes; que de là il monte par le canal ihoracique le long des vertèbres du dos, et se va mêler avec le sang dans la veine axillaire, laquelle entre dans le tronc supérieur de la veine cave; et qu'ainsi, étant mêlé avec le sang, il se va rendre dans le cœur.

parties, doivent être aussi fort différents dans les personnes qui sont à jeun, et dans d'autres qui viendraient de manger. De plus, parce que, entre les viandes el les breuvages dont on se sert, il y en a d'une infinité de sortes, et même ceux qui s'en servent ont des corps diversement disposés ; deux pei'sonnes qui viennent de dîner, et qui sortent d'une même table, doivent sentir dans leur faculté d'imaginer une si grande variété de changements qu'il n'est pas possible de la décrire.

11 est vrai que ceux qui jouissent d'nne santé parfaite font une digestion si achevée, que le chyie entrant dans le cœur n'en augmente ou n'en diminue presque point la chaleur, et n'empêche pas que le sang ne s y fermente presque de la même façon que s'il y entrait seul : de sorte que leurs esprits animaux, et' par conséquent leur fiiCiilté dMmaginer, n'en reçoivent presque pas de changement. Mais pour les vieillards et les inbrmes, ils remarquent en eux-mêmes des changements fort sensibles après leurs repas. Ils s'assoupissent presque tous, ou pour le moins leur imagination devient toute languissante et n'a plus de vivacité ni de promptitude; ils ne conçoivent plus rien distinctement; ils ne peuvent s'appliquer à quoi que ce soit; en un mol, ils sont tout autres qu'ils n'étaient auparavant.

III. Mais afin que les plus sains et les plus robustes aient aussi des preuves sensibles de ce que l'on vient de dire, ils n'ont qu'à faire réflexion sur ce qui leur est arrivé quand ils ont bu du viu bien plus qu'à l'ordinaire, ou bien sur ce qui leur arrivera quand ils ne boiront que du viu dans un repas, et que de l'eau dans un autre. Car ou est assuré que s'ils ne sont entièrement stupides, ou si leur corps n'est composé d'une façon tout extraordinaire, ils sentiront aussitôt de la m. 1 4

gaieté, ou quelque petit assoupissement, ou quelque autre accident semblable.

Le vin est si spiritueux, que ce sont des esprits animaux presque tout formés; mais des esprits libertins, qui ne se soumettent pas volontiers aux ordres de la volonté à cause de leur solidité et de leur agitation excessive. Ainsi, dans les hommes môme les plus forts et les plus vigoureux, il produit de plus grands changements dans l'imagination et dans toutes les parties du corps que les viandes et les autres breuvages. Il donne du croc-enjambe^ pour parler comme Plante ^ ; et il produit dans Tesprit bien des effets qui ne sont pas si avantageux que ceux qu'Horace décrit en ces vers :

Quid non ebrietas désignât? operta recludit : Spcs jubet esse ratas : in praelia trudit inermeai i Sollicitis animis onus eximit : addocet artea. Fecundi calices quem non fecere disertum. Contracta quem non in paupertate soin tu ni ?

Il serait assez facile de rendre raison des principaux effets que le mélange du chyle avec le sang produit dans les esprits animaux, et ensuite dans le cerveau et dans l'âme même ; comme pourquoi le vin réjouit, pourquoi il donne une certaine vivacité à l'esprit quand on en prend avec modération, pourquoi il l'abrutit avec le temps quand on en fait excès, pourquoi on est assoupi après le repas, et de plusieurs autres choses, desquelles on donne ordinairement des raisons fort ridicules. Mais outre qu'on ne fait pas ici une physique, il faudrait donner quelque idée de l'anatomie du cerveau, ou faire quelques suppositions comme M. Descartes en fait dans le traité qu'ilafaitde Vhomme^ sans lesquelles il n'est pas possible de s'expliquer. Mais

1 Vinum luctator dolosus est.

LIYUE DEUXIEME. 1 aS»

enOn, si on lit avec attention ce traité de M. Descartes, CD pourra peut-êlre se satisfaire sur toutes ces questions : parce que cet auteur explique toutes ces choses, on du moins il en donne assez de connaissance pour les découvrir après de soi-même par la méditation, pourvu qu'on ait quelque connaissance de ses principes.

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