LIVRE DEUXIÈHB. iSi
autre manière^ràme imagine, etjuge que ce qu'elle ima^ gine n'est point au dehors, mais au dedans du cerveau, c'est-à-dire qu'elle aperçoit un objet comme absent Yoilà la différence qu'il y a entre sentir et imaginer.
Mais il faut remarquer que les libres du cerveau sont beaucoup' plus agitées par l'impression des objets que par le cours des esprits; et que c'est pour cela que l'âme est beaucoup plus touchée par les objets extérieurs, qu'elle j uge comme présents et comme capables de lui faire sentir du plaisir ou de la douleur, que par le cours des esprits animaux. Cependant il arrive quelquefois dans les personnes qui ont les esprits animaux fort agités par des jeûnes, par des veilles, par quelque fièvre chaude ou par quelque passion violente, que ces esprits remuent lesfibresintérieures'de leurcerveau avec autantdeforcequeles objets extérieurs; de sorte que ces personnes senten ce qu'ils ne devraient qu'imaginer, et croient voir devant leurs yeux des objets qui ne sont que dans leur imagination. Gela montre bien qu'à l'égard de ce qui se passe dans le corps, les sens et Timaginalion ne diffèrent que du plus et du moins, ainsi que je viens de l'avancer.
Mais afin de donner une idée plus distincte et plus particulière de l'imagination, il faut savoir que toutes les fois qu'il y a du changement dans la partie du cerveau à laquelle les nerfs aboutissent, il arrive aussi du changement dans Tàme^ c'est-à-dire, comme nous avons déjà expliqué, que s'il arrive dans cette partie quelque mouvement qui change Tordre de ses fibres, il arrive aussi quelque perception nouvelle dans l'âme; elle sent nécessairement, ou elle imagine quelque chose de nouveau; et Tâme ne peut jamais rien sentir ni rien imaginer de nouveau, qu'il n'y ait du changement dans les fibres de cette même partie du cerveau.
De sorte que la faculté d'imaginer, ou l'imagination,
tSt RECHERCHE DE LA VÉRITÉ.
ne consiste, que dans la puissance qu'a l'âme de se former des images des objets, en produisant du changemeiit dans les Qbres de cette partie du cerveau que Ton peut appeler partie principale^ parce qu'elle répond à toutes les parties de noire corps^ et que c'est le lieu où notre âme réside immédiatement, s'il est permis déparier ainsi.
II. Cela fait voir clairement que cette puissance qu'a l'âme de former des images renferme deux choses : l'une qui dépend de l'âme même, et l'autre qui dépend du corps. La première est l'action et le commandement de la volonté; la seconde est Tobéissance que lui ren* dent les esprits animaux qui tracent ces images, et les fibres do cerveau sur lesquelles elles doivent être gravées. Dans cet ouvrage, on appelle indifféremment du nom d'imagination l'une et l'autre de ces deux choses; et oa ne les distingue point par les mots &'ûciive et de poÊSwe qu'on leur pourrait donner, parce que le sens de la chose dont on parle marque assez de laquelle des deux on entend parler^ si c'est de Vimagination active de l'âme, ou de Vimagination passive du corps.
On ne détermine point encore en particulier quelle est cette partie principale dont on vient de parler. Premièrement parce qu'on le croit assez inutile. Secondement, parce que cela est fort incertain. Et enQn parce que n'en pouvant convaincre les autres, à cause que c'est on fait qui ne se peut prouver ici; quand on serait très-assuré quelle est cette partie principale, on croit qu'il serait mieux de n'en rien dire.
Que ce sœt donc, selon le sentiment d'Uvilts, dans les deux petits corps qu*il appelle eorpora striaùt- que réside ie sens commun; q«e les sinuosités du eerveau eoDsenrent les espèces de la mémoire, et que le corps calleux soit le siège de l'imagination : que ce soit, suivml le sentiment de Fcrnel, dans la pie-mère, qoi >en-
LITHE deuxième. 153
Teloppe la substance du cerveau ; que ce soit la glande jdnéaJe de M. Descartes, ou enfin dans quelque autre {lartie inconnue jusqu'ici, que noire âme exerce ses principales fondions, on ne s'en met pas fort en peine. 11 suffit qu'il 7 ait une partie principale; et cela est même absolument nécessaire, comme aussi que le fond da système de M. Descartes subsiste. Car il faut remarquer que quand il se serait trompé, comme il y a bien de l'apparence, lorsqu'il a assuré que c'est à la glande pinéaU que l'âme est immédiatement unie, cela toutefois ne pourrait faire de tort au fond de son système, duquel on tirera toujours toute l'utilité qu'on peut at-* tendre du véritable, pour avancer dans la connaissance de l'homme.
m. Puis donc que Timagination ne consiste que dans la force qu'a Tâme de se former des images des objets, en les imprimant pour ainsi dire dans son cerveau ; plus les vestiges des esprits animaux, qui sont les traits de ces images, seront grands et distincts, plus l'âme imaginera fortement et |listinctement ces objets. Or, de même que la largeur, la profondeur et la netteté de quelque gravure dépend de la force dont le burin agit et de l'obéissance que rend le cuivre, ainsi la profondeur et la netteté des vestiges de l'imagination dépend de la force des esprits animaux et de la constitution des fibres du cerveau ; et c'est la variété qui se trouve dans ces deux cboses qui fait presque toute cette grande différence que nous remarquons entre les esprits.
Car il est assez facile de rendre raison de tous les différents caractères qui se rencontrent dans les esprits des hommes : d'un côté par l'abondance et la disette, par Tagitation et la lenteur, par la grosseur et la petitesse des esprits animaux ; et de l'autre, par la délicatesse et la grossièreté, par l'humidité et la sécheresse,
par la facilité et la difliculté de se ployer des fibres du ceryeauy et enfin par le rapport que les esprits animaux peuvent avoir avec ces fibres. Et il serait fort à propos que d'abord chacun tâchât d'imaginer toutes les différentes combinaisons de ces choses, et qu'on les appliquât soi-môme à toutes les différences qu'on a remarquées entre les esprits; parce qu'il est toujours plus utile et même plus agréable de faire usage de son esprit, et de l'accoutumer ainsi à découvrir par luimôme la vérité, que de le laisser corrompre dans l'oisiveté, en ne l'appliquant qu'à des choses toutes digérées et toutes développées. Outre qu'il y a des choses si délicates et si fines dans la difi'érence des esprits, qu'on peut bien quelquefois les découvrir et les sentir soi-même, mais on ne peut pas les représenter ni les faire sentir aux autres.
Mais afin d'expliquer autant qu'on le peut toutes ces différences qui se trouvent entre les esprits, et afin qu'un chacun remarque plus aisément dans le sien même la cause de tous les changements qu'il y sent en différents temps, il semble à propos d'examiner en général les causes des changements qui arrivent dans les esprits animaux et dans les fibres du cerveau, parce qu'ainsi on découvrira tous ceux qui se trouvent dans l'imagination.
L'homme ne demeure guère longtemps semblable à lui-même ; tout le monde a assez de preuves intérieures de son inconstance ; on juge tantôt d'une façon et tantôt d'une autre sur le même sujet ; en un mot, la vie de l'homme ne consiste que dans la circulation du sang, et dans une autre circulation de pensées et de désirs, et il semble qu'on ne puisse guère mieux employer son temps qu'à rechercher les causes de ces changements qui nous arrivent^ et apprendre ainsi à nous connaître nous-mêmes.