LIVRE DBCXIÈMB
d'un mouTement violent d'esprits animaux, ne peut faire de fortes liaisons, il est clair que si les hommes ne voulaient pas convenir, ce serait le plus grand hasard du monde s'il arrivait de ces rencontres des mêmes idées et des mêmes traces. Ainsi la volonté des hommes est nécessaire pour régler la liaison des mêmes idées avec les mêmes traces, quoique cette volonté de convenir ne soit pas tant un effet de leur choix et de leur raison qu'une impression de l'auteur de la nature qui nous a tous faits les uns pour les autres, et avec une inclination très- forte à nous unir par l'esprit autant que nous le sommes par le corps.
La troisième cause de la liaison des idées avec les traces, c'est la nature ou la volonté constante et immuable du Créateur. Il y a, par exemple, une liaison naturelle, et qui ne dépend point de notre volonté, entre les traces que produisent un arbre ou une montagne que nous voyons, et les idées d'arbres ou de montagnes; entre les traces que produisent dans notre cerveau le cri d'un homme, ou d'un animal qui souffre, et que nous entendons se plaindre, Tair du visage d'un homme qui nous menace ou qui nous craint, et les idées de douleur, de force, de faiblesse, et même entre les sentiments de compassion, de crainte et de courage qui se produisent en nous.
Ces liaisons naturelles sont les plus fortes de toutes ; elles sont semblables généralement dans tous les hommes, et elles sont absolument nécessaires à la conservation de la vie. C'est pourquoi elles ne dépendent point de notre volonté; car si la liaison des idées avec les sons et certains caractères est faible et f<5rt différente dans différents pays, c'est qu'elle dépend de la volonté fiedble et changeante des hommes; et la raison pour laquelle elle en dépend, c'est parce que cette liaison n'est point absolument nécessaire pour vivre, mais seu*
176 RECnERCHB DE Li. VÉRITÉ.
lement pour vivre comme des hommes qui doivent former eutre eux une société raisonnable.
Il faut bien remarquer ici que la liaison des idées qui nous représentent des choses spirituelles distinguées de nous, avec les traces de notre cerveau, n'est point naturelle et ne le peut être; et, par conséquent, qu'elle est ou qu'elle peut être différente dans tous ]es bommes, puisqu'elle n'a point d'autre cause que leur volonté et Tidenlité du temps dont j'ai parlé au^ paravant. Au contraire, la liaison des idées de toutes les choses matérielles avec certaines traces particulières est naturelle ; et par conséquent il y a certaines traces qui réveillent la môme idée dans tous les hommes. On ne peut douter, par exemple, que tous les liommes n'aient l'idée d'un carré à la vue d'un carré, pairce que cette liaison est naturelle ; mais on peut clouter qu'ils aient tous l'idée d'un carré lorsqu'ils entendent prononcer ce mot carréy parce que cette liaison est entièrement volontaire. 11 faut penser la môme chose de toutes les traces qui sont liées avec les idées <les choses spirituelles.
Mais, parce que les traces qui ont une liaison naturelle avec les idées touchent et appliquent l'esprit, et le rendent par conséquent attentif, la plupart des hommes ont assez de facilité pour comprendre et retenir les vérités sensibles et palpables, c'est-à dire les
UVRB DEUXIÈME. 1T7
<*.eaxqoi n'y sonl point accoutnmés, parce qu'ils n'ont point fortiGé la liaison de ces idées abstraites avec leurs traces par une méditation continuelle ; et quoique les autres les aient parfaitement comprises, ils les oublient en peu de temps, parce que cette liaison n'est presque jamais aussi forte que les naturelles.
Il est si vrai que toute la difQcuUé que l'on a à comprendre et à retenir les choses spirituelles et abstraites vient de la difQculté que l'on a à fortiOer la liaison de leurs idées avec les traces du cerveau, que lorsqu'on trouve moyen d'expliquer par les rapports des choses matérielles ceux qui se trouvent entre les choses spiri» iueiies, on les fait aisément comprendre, et on les imprime de telle sorte dans l'esprit, que non-seulement on en est fortement persuadé, mais encore qu'on Jes retient avec beaucoup de facilité. L'idée générale que Ton a donnée de l'esprit dans le premier chapitre de cet ouvrage, est peut-être une assez bonne preuve de ceci.
Au contraire, lorsqu'on exprime les rapports qui se ' trouvent entre les choses matérielles, de telle manière qu'il n'y a point de liaison nécessaire entre les idées de ces choses et les traces de leurs expressions, on a lieaucoup de peine à les comprendre et on les oublie facilement.
Ceux, par exemple, qui commencent l'étude de l'algèbre ou de l'analyse ne peuvent comprendre les démonstrations algébriques qu'avec beaucoup de peine, et, lorsqu'ils les ont une fois comprises, ils ne s'en souviennent pas longtemps, parce que les carrés, par exemple, les parallélogrammes, les cubes, les solides, etc., étant exprimés par aa, ab, ac, abc, etc., dont les traces n'ont point de liaison naturelle avec leurs idées, l'esprit ne trouve point de prise pour s'en fixer les idées et pour en examiner les rapports.
Mais ceux qui commencent la géométrie commune con- 'doivent très-clairement et très-promptement les petites démonstrations qu'onleur explique, pourvuqu'ilsentendent très-distinctement les termes dont on se sert, parce que les idées de carré, de cercle, etc., sont liées natu* rellement avec les traces des figures qu'ils voient devant leurs yeux. Il arrive même souvent que la seule exposition de la figure qui sert à la démonstration la leur fait plutôt comprendre que les discours qui Texpliquent, parce que les mots n'étant liés aux idées que par une institution arbitraire, ils ne réveillent pas ces idées avec assez de promptitude et de netteté pour en reconnaître facilement les rapports, car c'est principalement à cause de cela qu'il y a de la difficulté à apprendre les sciences.
On peut en passant reconnaître par ce que je viens de dire, que ces écrivains qui fabriquent un grand nombre de mots nouveaux et de nouvelles figures pour expliquer leurs sentiments font souvent des ouvrages assez inutiles. Ils croient se rendre intelligibles, lorsqu'on effet ils se rendent incompréhensibles. Nous définissons tous nos termes et tous nos caractères, disent-ils, et les autres en doivent convenir. Il est vrai, les autres en conviennent de volonté, mais leur nature y répugne. Leurs idées ne sont point attachées à ces termes nouveaux, parce qu'il faut pour cela de l'usage et un grand usage. Les auteurs ont peut-être cet usage, mais les lecteurs ne Font pas. Lorsqu'on prétend instruire Tesprit, il est nécessaire de le connaître, parce qu'il faut suivre la nature et ne pas l'irriter ui la choquer.
On ne doit pas cependant condamner le soin que prennent les mathématiciens de définir leurs termes, car il est évident qu'il les faut définir pour ôter les équivoques, mais, autant qu'on le peut, il faut se servir de termes qui soient reçus ou dont la significa-